Jana Winderen Lancer le diaporama : 7 photos

Composer ou sculpter les murmures du monde vivant

par Camille Prunet ; septembre 2015
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"Silencing of the reefs", Panama, 11 - 21 Décembre 2013

Jana Winderen est une artiste norvégienne reconnue pour son travail sonore. Après une formation en biologie marine, elle suit un parcours artistique au Goldsmiths College de Londres. Son travail s’articule patiemment autour de la recherche de sons provenant de sources cachées, de fréquences humainement impossibles à percevoir. Pour cela Jana Winderen a sillonné la planète, des rivières d’Asie, aux glaciers du Groenland en passant par le littoral américain. Ces enregistrements constituent une matière qu’elle réutilise pour ses performances live ou pour créer des installations sonores, des pièces radiophoniques, des bandes originales de films, ou des compositions pour CDs.

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"Dive", Park Avenue Tunnel, Manhattan, NYC, Août 2014

Ce travail de musique expérimentale permet d’accéder à un monde inaudible, a priori non vivant dans l’imaginaire humain. Car nous avons beau savoir que les océans sont remplis de vies (de moins en moins, ceci dit), le fait de ne pas voir ni entendre ce qui se passe sous l’eau ne permet pas de se rendre compte de la destruction occasionnée. En faisant entendre le concert des voix subaquatiques, Jana Winderen espère les rendre tangibles et que cela entraîne un plus grand respect de l’environnement naturel. L’artiste produit des images et des films qui viennent documenter sa pratique, mais son œuvre prend essentiellement forme dans ses compositions sonores.

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"Dark Ecology Fieldtrip", Kirkenes, Nikel, Zapolyarny, 9 - 16 Octobre 2014

Jana Winderen propose des immersions dans des mondes inconnus, emplis de bruissements, de clapotis, de grondements, de cliquetis, de souffles, qui vous saisissent comme des apparitions. Ces sons vous traversent et font naître des images fluides à la fois bouleversantes et poétiques. Cette plongée emmène l’auditeur et l’invite à sculpter lui-même l’objet immatériel de ces sons insolites, créant petit à petit un univers mental où l’on circule entre des bruits identifiés – l’eau, le vent, un animal – et l’incroyable force vivante émanant des autres êtres. Bruyants et bien présents, ils menacent et perturbent tant que l’oreille humaine ne les a pas identifiés. Les New-Yorkais ont pu en avoir un aperçu avec une imposante installation intitulée Dive (Plongée), diffusée dans le tunnel de Park Avenue en août 2014. Comme l’artiste l’a décrite, cette installation est comme une plongée sous terre, « tu as l’impression d’entrer puis de descendre à l’intérieur d’une chose indéfinie », un tunnel sans fond empli de bruits marins. Les sons audibles ont été prélevés aux quatre coins du monde : Groenland, Island, Norvège, Russie, Canada, Thaïlande, Caraïbes, Pacifique, et bien sûr à New York, dans l’East River.

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"Dark Ecology Fieldtrip", Kirkenes, Nikel, Zapolyarny, 9 - 16 Octobre 2014

Le travail de Jana Winderen est diffusé par l’exigeant et excellent label anglais Touch. D’autres compositeurs comme Philippe Jeck ou BJ Nilsen sont des sources d’inspiration pour Jana Winderen et sont diffusés par ce label de musique expérimentale. Ils composent également à partir de field recordings, une pratique de prélèvements sonores effectués en extérieur. Les œuvres de Jana Winderen révèlent son intérêt pour le monde subaquatique et les questions écologiques. C’est ainsi que l’artiste a été contactée pour le projet Dark Ecology initié par la Fondation néerlandaise Sonic Acts pour participer à une visite de terrain aux confins de la Norvège et de la Russie (Kirkenes, Nikel, Zapoliarny). Ces espaces, notamment la ville de Nikel, sont marqués par la pollution provenant de l’exploitation du nickel. Le Danube, qui marque la frontière entre les deux pays, ainsi que l’air, font l’objet d’une forte pollution aux métaux lourds. Le projet Dark Ecology a commandité une œuvre à Jana Winderen, l’invitant à faire des prélèvements sonores dans cette région de la mer de Barents, caractérisée par sa nature foisonnante, sa pollution industrielle, et ses mines à ciel ouvert.

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"Dark Ecology Fieldtrip", Kirkenes, Nikel, Zapolyarny, 9 - 16 Octobre 2014

Le projet, associant Néerlandais, Norvégiens et Russes, est fondé sur le concept de Dark Ecology emprunté au théoricien Timothy Morton. Cette pensée reconsidère les termes d’écologie et de nature, souvent associés. En France, les travaux de Michel Serres, Philippe Descola ou Bruno Latour nourrissent ce type de réflexion. Les ouvrages de la philosophe belge Isabelle Stengers participent également à enrichir ce type de démarches. A quoi correspond donc cette « écologie noire » ? Il s’agit de repenser la notion d’écologie à l’aune des rapports que l’humain entretient avec le monde, en s’émancipant du vieux concept – empreint de romantisme – de la Nature. Il faut donc, selon cette approche, affronter la réalité sans référer à un idéal de nature intacte. Il s’agit de regarder les interconnexions existant entre le monde naturel et le monde des objets. L’Homme ne peut plus être un commentateur de son environnement puisqu’il en est un acteur majeur. Le terme d’anthropocène, émergeant depuis les années 2000, permet de rendre compte de ce changement crucial de paradigme. Il n’y a pas d’impact de l’homme sur la nature, mais une domination de l’Homme sur l’ensemble des composants de son environnement. L’anthropocène désigne une époque où l’Homme serait devenu la principale force géologique capable de modifier les équilibres terrestres. Jana Winderen a été donc associée à cette réflexion, son travail reflétant un état du monde et démontrant une écoute sensible à cet environnement naturel aquatique, débarrassé du discours déjà ancien prônant le retour à une nature prétendument vierge.

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"Fieldtrip to the River Orne", Normandie, 22 - 28 juin 201
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"Fieldtrip to the River Orne", Normandie, 22 - 28 juin 2015

Par ailleurs, j’ai la chance de travailler avec Jana Winderen et deux autres artistes, Agnès Villette et Thierry Weyd, sur un projet de recherche de l’école supérieure d’arts & médias Caen/Cherbourg qui interroge le terme de renaturation. Ce terme est utilisé par les pouvoirs publics pour qualifier l’arasement des seuils et barrages, notamment sur l’Orne, dont l’objectif est d’améliorer la qualité de l’eau. Jana Winderen a fait des prélèvements réalisés sous l’eau à l’aide d’hydrophones. En écoutant sous la surface de cette rivière normande, l’artiste a découvert de nombreux insectes. Chacun produit un son bien différent, les distinguer permet d’associer à chaque animal le son émis. Ainsi, en écoutant sous l’eau il est possible de connaître la majorité des espèces présentes, et de savoir laquelle est la plus bruyante ou la plus nombreuse. Les enregistrements permettent d’entendre des insectes qui sont des éléments indicateurs d’une pollution. En effet, le cours d’eau en amont des barrages est stagnant ce qui favorise la prolifération des bactéries. Il n’y a pas d’auto-épuration de la rivière, qui manque alors d’oxygénation. Ce type de recherche caractérise l’esprit scientifique avec lequel Jana Winderen approche ses terrains d’étude. Elle se documente énormément, recoupe les informations, effectue des prélèvements sonores, les analyse puis finalement livre un ensemble sonore qui mêle approche scientifique et poétique. Les œuvres résultant de ce matériel restituent un état écologique mais dépassent ce point de vue strictement informatif pour amener une réflexion plus vaste sur l’état de notre monde et les relations que nous souhaitons entretenir avec lui. Restez à l’écoute !

Site de l’artiste

Article publié dans le cadre d’un partenariat entre l’association Portraits et le Laboratoire de l’art & de l’eau, unité de recherche de l’ésam Caen/Cherbourg