Vu ! à Guer

par Camille Prunet ; 2012

Picajo et Cécile Prunet

JPEG - 529.3 ko
Vue de l’atelier de Picajo

Guer, Morbihan, 6 972 âmes, et non loin la forêt de Brocéliande avec d’autres âmes, plus ou moins humaines. A quoi ressemble Guer, un vendredi 1er juin 2012 à 20h ? Il fait chaud, une habitante promène son chien, deux jeunes déboulent en trombe sur un scooter, une voiture klaxonne. Au cœur du village, une maison fourmille de monde, avec inscrit sur la façade « TAXI – AMBULANCE » dans un bleu délavé.
Sur le parking devant la bâtisse, des tables et des chaises sont posées ça et là. Les portes et fenêtres de cet atelier sont grandes ouvertes et laissent échapper des voix, pas mal de fumée de cigarette et de la musique baroque.

JPEG - 739.3 ko

Deux artistes exposent pour cette ouverture d’atelier : Picajo et Cécile Prunet. Ne cherchez pas une référence à Picasso dans Picajo, c’est simplement le surnom que lui ont donné ses amis quand il s’est mis à la peinture après un détour par la case prison. Il est punk, un punk peintre, en fait c’est un peintre. L’énergie de ses peintures est incroyable ; parfois ça rate, souvent c’est juste et là forcément ça remue. Quand on a dit ça il est difficile d’imaginer une musique baroque en fond sonore, mais Picajo a invité Cécile Prunet à exposer. Elle a choisi Stefano Landi, compositeur du 16e siècle, pour le très beau « Homo fugit velut umbra ». Car la mort n’est pas loin. Là où Picajo est dans l’émotion brute, Cécile Prunet propose des installations où la poésie se mêle à un univers faussement transparent, en un jeu de miroir parfois dérangeant, jamais anodin.

Dès l’entrée, Picajo a accroché un autoportrait intitulé J’aurais toujours voulu être costaud (mars 2012). Les autoportraits ont été réalisés après une période de solitude, pendant son installation dans cet atelier, où il s’est peint face à lui-même. C’est un portrait hors du temps, comme pour souligner la proximité de la mort, frôlée de près et si souvent par l’artiste : son exposition s’intitule « La mort n’est pas une mauvaise nouvelle », comme pour conjurer le sort.

JPEG - 422.2 ko
Picajo, "J’aurais toujors voulu être costaud", mars 2012

Deux de ses œuvres attirent spécialement l’œil dans son atelier au rez-de-chaussée : les portraits de Jean-Michel Basquiat que Picajo admire. L’artiste américain est mort en 1980 d’une overdose d’héroïne à 28 ans. La drogue, le refus des conventions, la révolte rapprochent Picajo de cet artiste. A travers quelques coups de crayons vibrants, l’énergie du trait, et une économie de la couleur, il fait de ce personnage un fantôme bien vivant.

JPEG - 346.7 ko
Picajo, "Basquiat", 2012

Sortant de cette pièce, une pancarte marquée laconiquement « suivez le fil rouge » nous invite à suivre un fil accroché au plafond qui emmène vers un escalier.

JPEG - 811.4 ko

L’escalie grouille de mots qui se bousculent, inscrits à même le mur, dansant autour du fil rouge éclairés par cette lumière jaune disparue des ampoules à incandescence. Les écritures au crayon noir de Picajo et de Cécile Prunet se mêlent. Quand on émerge de cet escalier, en suivant le fil de vie, le propos s’est élevé.

JPEG - 357.5 ko

A l’étage, Picajo occupe une petite pièce. Cette fois, les peintures sont insérées dans un ensemble. Ce sont deux grands autoportraits, similaires à celui décrit plus haut. Plusieurs pans de mur sont recouverts au crayon noir de l’écriture nerveuse de Picajo – un délire sur une mouche –, avec quelques mots en rouge ponctuant le flot de paroles : « j’aime pas les mouches, j’aime les rats.

JPEG - 736.9 ko
Mur entièrement recouvert de l’écriture de Picajo

e peux dormir avec un rat, pas une mouche… » Il ne s’agit pas de poésie, mais d’un monologue débridé et un peu fou que l’on peut lire assis dans le fauteuil installé là. A côté, les deux autoportraits nous fixent du coin de l’œil, troublants.

JPEG - 763.4 ko
Picajo, "Autoportrait au collier", mars 2012. Photo Noëlle Adam

Ce sont les mots qui font le lien entre l’univers de Picajo et celui de Cécile Prunet. A peine sorti de la pièce, des textes poétiques de Cécile Prunet écrits, presque dessinés, sur des suspensions transparentes nous emmènent dans un univers apparemment plus léger et serein.

JPEG - 293.4 ko
Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012

Dispersés dans l’espace – deux salles – l’écriture prend une place importante, évoquant les dérives poétiques d’un Raymond Queneau. Mais l’envol de ces mots semble impossible, comme lié aux trois grosses pièces formant le cœur de l’installation « Petits mondes mobiles » (2012) : l’Ancre, le Pavé et le Poids.

JPEG - 327.7 ko
Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012

L’Ancre est un monde à lui tout seul, un ensemble de lettres, de journaux lui bourrent le ciboulot, tandis que son accroche au réel est une ancre marine, rongé par la vie.

JPEG - 369.4 ko
Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles. L’ancre", 2012

Si de prime abord, la question de la légèreté et de la lourdeur est visible, les mondes annexes apportent une complexité de lecture. En écho à ces trois œuvres, d’autres en contrepoint apportent une justesse à la composition. C’est le cas notamment d’une petite pièce éclairée, constituée de lettres en bois suspendues qui projettent leur ombre sur le mur blanc. Quand on se penche par dessus, on peut lire les lettres dansantes « mondes mobiles ».
La légèreté des plumes n’est pas loin de nous étouffer dans Poids lourd, et rappelle que la rébellion n’est pas loin non plus chez Cécile Prunet ; une révolte contre un réel trop présent empêchant le rêve et l’utopie, noyés sous une ancre. Il y aurait encore beaucoup à dire car l’installation est constituée de nombreuses pièces qui entrent en résonnance.

JPEG - 765.2 ko
Cécile Prunet, "Petits mondes mobiles", 2012

Il est déjà 2h du matin sur la place de la Libération, le jazz manouche des copains de Picajo résonne sur la place du village. Brassens revisité, certains dansent, les autres braillent en chœur, une bouteille à la main et sur le cœur. Succès : la voisine coiffeuse est venue, quelques curieux du coin aussi, pas nombreux mais c’est déjà ça. Il est temps de rentrer… Merci pour ce voyage décalé sous les étoiles de juin !

JPEG - 484.9 ko

EXPOSITIONS de PICAJO et de CECILE PRUNET

La mort n’est pas une mauvaise nouvelle / Petits mondes mobiles
Exposition du 30 mai au 1er juillet 2012
Vernissage vendredi 1er juin à partir de 19h

Atelier Picajo
9 place de la Libération, 56380 GUER

Site Internet de Cécile Prunet.