Agnès Villette Lancer le diaporama : 6 photos

La marge, regard de côté

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Agnès Villette, Rabbit Shows, 2012

Profil rare, outsider par nature, Agnès Villette propose une forme peu définissable de reportages, une approche documentée qui associe photographies et textes. Cela pourrait ressembler à un reportage classique mais quelque chose dépasse, qui ne ressort pas d’une approche journalistique traditionnelle. Ses articles informent moins qu’ils interrogent et forment finalement un portrait de société qui n’est pas lisse, loin s’en faut.

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Agnès Villette, Wild Swimming, 2014

Développant une pratique autodidacte de la photographie depuis 2007, agrégée de lettres, Agnès Villette conçoit le rapport entre ses textes et ses images de façon autonome. Le texte ne vient pas commentée l’image, l’image n’illustre pas le propos. Il s’agit d’apporter deux modes de lecture sur le sujet couvert. Ces sujets portent le plus souvent sur des personnages et des lieux insolites, étranges et décalés, révélant des situations improbables : les nageurs de la Tamise, les concours de beauté de lapins anglais ou l’étrange vie des nonnes artisanes.
Finalement, elle porte un regard sur les à-côtés de la société, les espaces ou communautés légèrement à la marge. Le travail au moyen ou large format argentique rend plus palpable ces atmosphères d’entre-deux. Agnès Villette revendique les influences croisées de photographes tels qu’August Sander, William Eggleston, Antoine d’Agata ou Nadav Kander. Ses « articles » sont régulièrement publiés dans de grands magazines comme dans des revues plus pointues (Le Monde, Citizen K, WeDemain, EAT Magazine, Dust Magazine, etc.).

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Agnès Villette, Liberland, 2015

Récemment, Agnès Villette s’est intéressée à l’Etat du Liberland. Cette micro-nation autoproclamée correspond à une enclave du Danube de 7 km² coincée entre la Croatie, la Serbie et la Hongrie. Le fragment de terre n’appartient officiellement à aucun pays. En 2015, un Tchèque, depuis devenu Président de la nouvelle nation, a décidé de planter son drapeau dessus. Bien vite un Danois s’est associé à l’affaire, visiblement cela pourrait rapporter gros. La police croate veille pendant ce temps-là au grain mais tous les moyens sont bons pour montrer l’occupation : « on a envoyé un activiste en douce planter des poivrons » ! Agnès Villette fait le portrait visuel et textuel, avec Elisabeth Blanchet, d’une communauté partageant, malgré des individualités très différentes, une même utopie et vision libertaire de l’économie. Ses photographies tiennent du portrait, même quand il s’agit de cadrer un paysage, car elles offrent une « psychologie » des lieux et des personnages.
Dans cette optique, elle travaille actuellement sur une série de portraits photographiques intitulée Lithium Kids mettant en scène des visages d’adolescents éclairés par la lumière de téléphone portable. Reprenant certaines caractéristiques de la peinture italienne de la Renaissance, tels que la composition ou le détail des vêtements, elle révèle une forme de sublimation à travers « cette image maintenant si familière des visages penchés sur les portables, le cou penché, le regard rivé et cette lumière qui se reflète sur les visages, sorte d’aura étrange, […] une sorte d’absence à soi-même ». Cette série de portraits est pensée en alternance avec des images prises sur Internet des grandes mines de lithium, un composant essentiel des téléphones exploité surtout en Chine et au Chili.

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Agnès Villette, Lithium Kids, 2015-2016

Cette série fait le lien avec son intérêt actuel pour le concept de Dark Ecology. Déjà évoqué dans le portrait de Jana Winderen, le concept philosophique de Dark Ecology a été initialement pensé par Timothy Morton. Agnès Villette a publié une interview de ce dernier dans Dust Magazine (n°8). Ce concept illustre le constat que la crise écologique est déjà installée, ce que nos comportements quotidiens révèlent (notamment notre rapport compulsif au téléphone portable). L’auteur avait déjà abordé ce propos dans un article précédent intitulé « Tourisme écologique » (Citizen K, juin 2015). Il ne s’agit pas d’être défaitiste mais de revenir sur cet état de catastrophe écologique pour penser de nouvelles façons d’interagir avec le monde. L’idéalisation de la nature n’a donc pas sa place dans cette pensée écologique qui analyse les nouvelles interactions et situations entre éléments vivants et non vivants.
Agnès Villette connaît bien par ailleurs le mouvement littéraire anglophone du Nature Writing consistant à écrire sur la nature, à partir de la nature et à travers une perception subjective, voire autobiographique, de l’auteur. Depuis l’Américain Henry David Thoreau jusqu’à un mouvement anglais plus récent, avec Roger Deakin puis Robert MacFarlane, c’est tout une tradition littéraire anglophone sur l’expérience des rapports de l’homme à son environnement qui est interrogée. Ses textes sur les questions écologiques empruntent ainsi à cette littérature et au concept plus récent de Dark Ecology. Le Nature Writing n’oppose pas l’homme à la nature mais propose au contraire d’envisager l’écriture comme une retranscription de ressentis de ces rapports complexes, à double sens, avec l’environnement vivant. On comprend donc mieux le rapprochement qui est fait par Agnès Villette entre ces deux sources d’inspiration.

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Agnès Villette, Orne, 2015

Une résidence effectuée dans le cadre du Cork Photo Festival cette année lui permet de développer dans son travail photographique ces questions liées à l’écologie. Agnès Villette participe également, depuis 2014, à un projet de recherche avec Jana Winderen, Thierry Weyd et moi-même. Cette recherche se focalise sur la notion de renaturation, à partir de la suppression des barrages sur l’Orne. Peut-on envisager une « seconde nature » qui effacerait les traces de l’homme (comme les barrages dans l’Orne) ? Le parti pris d’Agnès Villette est de procéder par série de portraits : ceux des jeunes baigneurs le long de l’Orne, des plantes invasives, des paysages de rivière. L’approche sur le même mode de différents sujets permet d’envisager sur un plan plus horizontal les relations entre l’homme et les autres éléments vivants qui l’environnent. Ces photographies s’appuient sur une approche de terrain : discuter avec les riverains, les pêcheurs, les techniciens et ingénieurs des institutions publiques, apprécier les enjeux de chacun concernant la suppression des barrages, découvrir les activités de loisirs autour de la rivière, se renseigner sur les espèces de poissons et de plantes vivant dans la rivière, etc.

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Agnès Villette, Orne, 2015

Finalement, elle questionne et analyse les nouvelles façons de vivre avec la nature à l’âge de l’Anthropocène, non sans une certaine poésie. Revient alors en mémoire la très belle série de Nadav Kander sur le fleuve Yangtsé en Chine, intitulée Yangtze, The Long River. Extrêmement polluée, cette artère chinoise est envisagée comme un élément vivant charriant de l’eau, des hommes, des bateaux mais aussi des folklores et des modes de vie et bien plus : « J’ai réalisé que, pour moi, ce projet portait sur nous tous, sur notre interdépendance, et pas seulement sur la Chine » (Nadav Kander) . Cette question de l’écologie, au sens large d’interconnections entre toutes le formes de vie, et même entre tous les objets, est d’actualité et ouvre de belles perspectives. La démarche volontairement décalée d’Agnès Villette vient opportunément se saisir d’un tel sujet sur lequel il existe tant de poncifs et qu’elle arrive parfaitement à détourner à notre plus grand profit.
Site Internet d’Agnès Villette
Article publié dans le cadre d’un partenariat entre l’association Portraits et le Laboratoire de l’art & de l’eau, unité de recherche de l’ésam Caen/Cherbourg.