Romain Bernini / Inconvenient Speech / Galerie Saint-Séverin

par Emilie Bouvard ; juin 2012
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La dernière fois que j’ai vu une toile de Romain Bernini, il s’agissait d’un rhinocéros, massif, visiblement et spectaculairement aveuglé par un linge rose fluorescent. La bête flottait, avachie, dans un espace faussement géométrique et perspectif à la Bacon. Sur ses yeux, un foulard à la couleur vive, noué. Cet animal-ci nous fixe au contraire de ses yeux noirs et ronds comme des billes – ses yeux sont, dit le peintre, cernés d’un bleu qui les rend encore plus présents. C’est un cacatoès blanc, « en buste », perché sur une chaise inclinée en oblique au mur de la vitrine qui tient lieu de galerie. Le texte de Daria de Beauvais, la commissaire, évoque ce perroquet de la fin d’ « Un cœur simple », le premier des Trois Contes de Flaubert, aimé par cette Félicité, âme simple, qui précède la sulfureuse Hérodias, bourreau de Jean-Baptiste, et l’homme saint, Julien l’Hospitalier. Ce perroquet qu’elle voit s’envoler alors qu’elle quitte la vie, et l’être auquel elle croit. L’animal rassemble les Trois Contes – qui sont aussi trois hagiographies. L’animal y est double : c’est un symbole pour l’homme, c’est aussi une bête en soi, et incompréhensible – dont le massacre est dans la Légende du saint un scandale muet. Si la critique se perd en élucubrations infinies quant à la présence de ce perroquet dans la vision de Félicité (symbole religieux, ironie, écho avec la fin de la « Légende de saint Julien l’Hospitalier «  ?), c’est peut-être que l’effet de sens est autre : le perroquet de Félicité résiste à l’interprétation, comme l’animal nous résiste.

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Et la peinture aussi d’ailleurs. Ce cacatoès nous regarde ; comme beaucoup de toiles, il met en abyme le regard – je pense aux lunettes de Chardin. Mais c’est une bête ; et elle ne dit rien. Contrairement aux animaux des fables récemment mis à l’honneur dans les publicités de la SNCF, cet oiseau est sans langage et ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même*. Les tons sont neutres, blancs et comme des lavis à l’huile de gris-noir ; la couleur est discrète. Ironiquement, ce perroquet, animal bavard, est absolument muet, et ne symbolise rien du tout, sinon peut-être ce silence. Et comme certains primates dans leur cage au zoo, derrière sa vitrine, on dirait qu’il nous regarde, légitimement, et non pas comme un homme, mais comme une bête, altérité radicale. Et la chaise se casse la gueule : ce n’est pas un homme, elle ne lui sert de rien pour s’asseoir.

La peinture, cette chose humaine si complexe, si culturelle, si civilisée, n’est pas du langage, le visible, sensible, n’a pas à être verbalisé : c’est un « Inconvenient Speech ». Il est difficile de peindre un être qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même, qui ne soit pas symbolique, sans se faire abstrait. Il est difficile d’échapper aux systèmes de signes, aux choses sans les mots. C’est pourtant cette voie taiseuse et éblouissante que semble suivre Romain Bernini.

Emilie Bouvard.

Galerie Saint-Séverin, 4 rue des Prêtres Saint-Séverin, 75005, Paris, m° Cluny, Saint-Michel
Exposition de la pièce Inconvenient Speech de Romain Bernini à la Galerie Saint Séverin
Programmation et commissariat : Daria de Beauvais.
Jour et nuit du 20 juin au 2 septembre.

*Merci à S. B. pour sa philosophie matinale.