Malin Pettersson Öberg Lancer le diaporama : 10 photos

« There is nothing ordinary in the world »

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There is nothing ordinary in the world, 2007

There is nothing ordinary in the world est le titre d’un projet de Malin Pettersson Öberg (artiste suédoise, née en 1979) basé sur des investigations dans l’un des quartiers commerçants chinois de Paris, situé entre la rue du Faubourg Saint-Martin et Stalingrad. Il reste très percutant pour ses autres travaux consacrés à des communautés étrangères hébergées à Paris quand leur identité se laisse entrevoir par le biais de la vitrine, de l’enseigne.

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There is nothing ordinary in the world, 2007

Sous le signe du commerce, les rapports entre immigrés et locaux paraissent toujours plus souples, dédiés à l’échange, moins idéologiques et plus transparents. Mais, Malin Pettersson Öberg s’est intéressée à des populations où le passé et le présent partagés avec la France varient de l’une à l’autre. Le syncrétisme est loin d’être aussi évident qu’il n’y paraît au sein de la mondialisation, pour la communauté chinoise, ou au sein d’un contexte plus français pour la communauté africaine de la Goutte d’Or.

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There is nothing ordinary in the world, 2007, wall painting, peinture acrylique

Actuellement, l’artiste vit et travaille à Stockholm mais elle garde un lien très fort avec Paris où elle fut l’assistante de l’artiste allemande Ulla von Brandenburg pendant un an et demi. Pour Malin Pettersson Öberg, la coexistence entre plusieurs populations immigrées contraste avec la géographie humaine de Stockholm beaucoup plus homogène allant de paire avec un état d’esprit qu’elle juge conformiste.
« Architecture is sign » écrivait Roberto Venturi en 1972 dans Learning from Las Vegas à propos des néons et enseignes qui envahissent la ville. C’est ce que l’on comprend en lisant les très nombreuses enseignes retranscrites par l’artiste. Mais elle ajoute une bonne dose de soupçon au constat pour capter un environnement moins triomphant que dans l’hétérotopie du Nevada où tout est assumé comme étant de l’ordre du factice.

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There is nothing ordinary in the world, 2007

Le graphisme du titre There is nothing ordinary in the world emprunté au langage sms donne l’impression d’un constat qui aurait d’abord été envoyé par sms, rédigé en pleine flânerie. Un besoin urgent face à ce que l’on veut nous faire lire dans un climat neutre.
Comme souvent, les pérégrinations de Malin Pettersson Öberg aboutissent à un livre dont le sous-titre pour le quartier chinois est : « A text about a shopping district in Paris, urban rumors, China and the border between fiction and reality ». Il a été édité en 2007 après son séjour d’études Erasmus à Paris aux Arts Décoratifs. Dans ce cas précis, il se présente comme la combinaison entre un texte, de nombreuses photographies et la reproduction de noms de magasins, extraits parfois de leur enseignes d’origine (pdf sur le site de l’artiste). Leur graphisme initial est toujours conservé pour cette artiste dont la formation initiale s’est faite au Konstfack University College of Arts, Crafts and Design spécialisé dans les arts appliqués après une pratique de la peinture qu’elle a tout à fait abandonnée. Notons aussi que le projet s’est aussi concrétisé en exposition grâce en partie au travail de la commissaire suédoise Yuvinka Medina.

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Good luck, Occasions, 2008

Le texte est devenu très important pour Malin Pettersson Öberg qui peut ainsi jouer sur le décalage entre texte et image tout en éclaircissant son univers visuel, ses références musicales, artistiques et littéraires. Elle n’hésite pas à citer certains artistes qu’ils soient convoqués dès la genèse de ses créations ou bien quand ceux-ci ont été évoqués par des critiques et dont l’artiste se saisit ensuite.
Ainsi, peut-on signaler l’importance du travail de l’artiste new-yorkaise Zoé Leonard, mis en relation avec le sien par la commissaire Zoë Gray. La comparaison lui a paru évidente et elle s’est alors beaucoup intéressée à son travail. Toutes deux ont en commun une démarche d’artistes observatrices qui prennent une masse considérable de photographies où les devantures de magasins occupent une place de choix comme dans la série Analogue (1998-2009) de Zoé Leonard. Toutefois, cette dernière s’intéresse plutôt à la gentrification de grandes villes comme New York, à la disparition des petits commerces dans le Lower East Side où le processus est en cours tandis que pour Malin Pettersson Öberg , il s’agit d’une réalité qui se donne telle quelle, presque naturalisée. Chez Zoé Leonhard, il s’agit d’une entreprise plus ethnologique, moins distanciée que dans le travail de Malin Pettersson Öberg qui exploite le format du livre afin de montrer le déplacement du signe d’un espace à l’autre.
Si la documentation constitue une phase essentielle pour Malin Pettersson Öberg, elle n’en rejette pas moins ce tournant documentaire que l’on croise souvent sous la formulation documentary turn impulsée par le contexte anglo-saxon toujours à l’affût du prochain turn. Elle ne souhaite créer ni des situations concrètes d’échanges ni une esthétique documentaire afin de se soumettre à la mode actuelle. L’imaginaire reste une donnée incontournable comme le signale le sous-titre cité ci-dessus. A cet égard, la quatrième biennale de Berlin Of Mice and Men que l’artiste a visitée en 2006 lui a paru inespérée au milieu de l’art relationnel qui sévit même s’il est bien critiqué désormais : « Nous pensons que la réalité et notre environnement peuvent être décrits, et par conséquent transformés par des mots et images plus complexes et plus enchanteurs. »
Par exemple, utiliser le langage sms c’est bien se servir d’un organe de communication efficace et instantané mais c’est aussi créer un nouveau langage plus condensé, favorisant des lectures biaisées, dramatisant toujours le ton initial. Paradoxalement, la signification en ressort différée… Mais, il traduit une certaine créativité et aussi une certaine dose d’humour dont l’on peut seulement rire après coup !

Communication à tous vents, mondialisation et harmonies illusoires.

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Good luck, Occasions, 2008, wall paintings

La compression de messages peut aboutir à des significations aberrantes. Avec une malice évidente, Malin Pettersson Öberg s’amuse à les déceler à différentes échelles, sur certains articles vendus dans les magasins de vente en gros chinois de Paris. Cette fois, il s’agit de stratégies marketing pour témoigner de l’assimilation des tendances les plus en vogue dans un contexte global où tout se décide si vite. Ce qui devait apparaître comme un langage efficace aboutit à des formules telles que Licence Kid, Happy Little, 2 Speed Fun, etc. Finalement, la tentative de fusion entre deux mots trahit l’impossibilité de réduire tout à n’importe quoi comme l’air du temps nous le laisse croire en permanence.
L’artiste californien Paul McCarthy avait critiqué ce phénomène en se basant sur les parcs d’attraction, au premier rang desquels Disney Land. Dans Documents (1995-1999), par un jeu de mises en relation de photographies du parc et d’images issues d’univers autres, parfois idéologiques, il restituait les écarts qui avaient été résorbés entre des univers antagonistes. De la sorte, on passe du « neutre vers l’indéterminé » comme le synthétise très bien Xavier Vert dans le catalogue « Louis Marin. Le pouvoir dans ses représentations » (2008). Or, par d’autres moyens, il semble bien que Malin Pettersson Öberg nous amène à disséquer ces titres pour que s’opère le même glissement.
De là on en vient à mieux comprendre l’économie parallèle de ces magasins qui sont souvent une couverture pour cacher l’activité de la mafia. S’agit-il vraiment ici d’un travail d’enquête ? Il est question d’investigations mais cela dépasse le dévoilement d’une réalité mafieuse puisque l’on connaît déjà ces vérités.
L’artiste nous invite d’abord à interroger les régimes visuels qui nous sont proposés. Qui plus qu’un artiste peut révéler la facticité de certains dispositifs de présentation ? L’attention de Malin Pettersson Öberg a été vivement interpellée par la disposition si géométrique de jeans accrochés au murs précédés par tous ces cartons au sol malgré le fait que la boutique ne soit pas très accueillante. La comparaison qui lui vient avec une installation artistique agit comme un signal. La dimension artistique devient symptôme d’une situation douteuse !

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Untied (flag), 2008, patchwork

Pour nous inviter à réfléchir sur les relations entre la France et ses anciennes populations colonisées, plus complexes et délicates, Malin Pettersson Öberg s’est mise à coudre. A son tour, elle s’adonne à la superposition de valeurs et mots et on retrouve la même fraîcheur apparemment naïve des noms des magasins chinois. Ainsi, en 2008, Malin Pettersson Öberg réalise Untied (Flag) en collaboration avec Sébastien Berthier. L’artiste participe d’ailleurs à une autre projet collectif conduit par l’artiste iranienne Shirin Sabahi, en cours, sur Internet où les différents membres du collectif "Group etc" participent à une œuvre littéraire collective, chacun écrivant un chapitre sans dévoiler son identité. Untied (Flag) a été exposée à Paris lors de l’édition de 2009 de Jeune Création au 104. Le format du drapeau reprend les mesures exactes du drapeau français. L’une des manières de l’appréhender est alors de le saisir selon sa division tripartite soutenue par la dominante colorée de chaque partie : bleu, blanc, rouge.

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Untied (flag), édition de 2009, Salon Jeune Création, Centquatre, Paris

Cette régularité doit cependant composer avec les riches nuances des tissus réalisés par la communauté africaine de la Goutte d’Or ainsi que par les connotations portées par de nombreux titres qui semblent voguer sur la surface du drapeau. Ces derniers sont des citations des enseignes des commerces du quartier et ils embrassent de nombreuses notions qui pour la plupart traitent de l’ailleurs (Espoir Exotic) et de l’altérité (Le Bienvenu). Plus précisément, le visiteur est confronté à des réalités plus ou moins conciliables, qu’il s’agisse d’exotisme (Mille et un voyages, Océans du Sud), d’impérialisme (Le Diplomate, L’Empire, Fair and white) etc. D’autres notions sont plus ou moins disposées à la catégorisation (Avenir Cosmétiques) qui peut se révéler d’une vraie violence symbolique.
Or, justement, le symbolisme est intrinsèquement associé au drapeau, et on constate ici que cette finalité première est mise à mal, rendue plus élastique par une certaine dissociation entre fond et forme. On oscille entre douceur et amertume sans qu’aucune valeur définitive ne soit imposée. Serait-ce une harmonie indéterminée ? Le ton est plus indirect que dans There is nothing ordinary in the world. L’absence de texte, de publications attenantes va dans ce sens, laissant les impressions à un état de latence plus fort que dans cette autre œuvre.
Good Luck, Paris (By Heart)  : figures du palimpseste.

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And in my heart there is Asnieres, 2007, wall drawing, peinture acrylique

Les réflexions sur la temporalité irriguent aussi les œuvres de Malin Pettersson Öberg . Elles sont au cœur de son œuvre And in my heart there is... (Asnières) réalisée en 2007 après la découverte du cimetière pour chiens d’Asnières, et aboutissant à la retranscription en wall paintings des formules affectueuses des maîtres sur les murs de la Bonniers Konsthall et de la Galleri Konstfack en Suède.
Mais, j’aimerais m’attarder sur une autre de ses publications, Good Luck (pdf sur le site de l’artiste), réalisée en 2008 lors d’une résidence à Rotterdam, à l’issue de promenades dans les rues de la ville, mais aussi à Amsterdam et d’Utrecht. Ce livre prolonge les réflexions de Malin Pettersson Öberg sur le quartier chinois tout en proposant de nouvelles configurations qui marquent une nouvelle étape dans sa démarche. Les quartiers rouges font partie de son itinéraire, l’artiste étant toujours attirée par l’image urbaine d’une communauté. Elle prend de très nombreuses photographies en couleur. Celles-ci sont ensuite reproduites en noir et blanc, en très petit format, formant une trame régulière les unes sous les autres. Certains textes des enseignes sont ensuite sortis de leur contexte original, recolorés et agrandis. Ils s’inscrivent sur une pleine page, chacune en accueillant un seul. Le noir et blanc, le petit format, la structure plus serrée de la première section du texte donnent du relief à cette notion d’indéterminé que je retrouve lorsque l’artiste se réfère au punctum de Barthes, ce concept qu’il propose dans La Chambre Claire (1980). En regardant une photographie, il arrive que nous soyons touchés très profondément par certains éléments ou configurations sans que l’on puisse cerner exactement la raison. Pour Good Luck, dans un premier temps, cet effet est marqué par la distanciation opérée par la mise en page du livre.
Le seul moyen de pouvoir ensuite réagir est de passer par la création. La deuxième section correspond à cette étape. Le mystère n’est pas résolu mais la frustration devient constructive. A la toute dernière page du livre quelques photos de l’exposition, qui offre un autre prolongement au projet, montrent le face à face entre les photographies en noir et blanc et les wall paintings des titres des enseignes.
On remarque donc la permanence de certains thèmes et formats chez l’artiste, et pour conclure ce portrait, son projet Paris (By Heart) permet d’éclairer cette idée du palimpseste. Premièrement, elle relève de l’intérêt de l’artiste pour la nostalgie brièvement abordée avec And in my heart there is... (Asnières). Des évocations de l’art romantique ou de l’art nouveau vont également dans ce sens. Par exemple, dans ses statements écrits lors de ses études en 2007, des illustrations au style art nouveau sont empruntées à une édition d’illustrations d’Aubrey Beardsley. Deuxièmement, l’interprétation est un objet artistique et pour cette raison, c’est un objet non-fini. Dans ses mêmes Statements (pdf sur le site de l’artiste, rubrique « Textes »), elle inclut de nombreux emails où elle échange sur le sens de l’art, de sa pratique comme si elle laissait cette question ouverte, autorisant aussi les va-et-vient.

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Paris by heart, 2009, recto

Or, rien n’est plus ouvert que Paris (By Heart). Cela se présente sous la forme d’une carte. Celle-ci a été initialement éditée dans un magasine d’art EX SITU 1000 cm2 Art Magazine diffusé en 100 exemplaires durant l’automne 2009. D’un côté, une vue de haut de quelques pâtés de maisons prises, de l’autre, un nouveau patchwork composé de vues de Paris, de photos de vitrines, une photo de Untied (Flag) auxquelles se superposent divers textes : quelques remarques personnelles sur Paris, des citations, une suite de définitions sur la notion d’original, de fabric (en français, cela peut se traduire par tissus, structure, société), celle de l’itinéraire. De l’autre, une vue de quelques pâtés de maisons parisiens prise en contre plongée, un peu vague...
Tout cela semble montrer le parti pris de Malin Pettersson Öberg pour la lenteur indispensable pour se mouvoir entre les différents niveaux de la réalité, démêler les fils et les oxymores.