Golnaz Payani Lancer le diaporama : 8 photos

La potentialité du vide

par Sonia Recasens ; octobre 2015

"J’aimerais figer le temps, faire réapparaître la seconde qui vient de passer. J’aimerais en garder une trace. Une trace qui peut nous raconter encore des histoires."

Golnaz Payani crée des œuvres pour figer le temps qui passe, qui fuit, ne laissant derrière lui que les traces d’un vide. Ses créations fonctionnent alors comme les reliques de cette absence, de cette inéluctable dissolution du temps et de la mémoire.

un morceau de temps à l’état pur

Peintre de formation, l’artiste, née en Iran en 1986, s’initie à la vidéo en France. Très vite, ce médium devient son moyen d’expression et d’expérimentation privilégié, dont elle apprécie tout particulièrement l’expérience de la durée que permet ce « morceau de temps à l’état pur ». Cette citation du philosophe Gille Deleuze, trouve une résonnance sensible dans le premier film de Golnaz Payani, alors étudiante à l’ESCAM Clermont-Métropole. Intitulée Silence (2009), cette vidéo de 6:52mn présente des hommes en train de pêcher d’un geste patient, dans une attente infinie, une inertie, un sentiment de vide à la limite de l’absurde. Véritable méditation sur le temps qui passe, Silence (2009) invite le spectateur à éprouver le temps présent. La vidéo est ainsi un moyen pour l’artiste de donner libre cours à sa fascination pour la durée, dans une volonté de créer un espace temporel, où la proposition de temporalité fait la narration. L’artiste explique :

« J’aime les images en mouvement, car elles me racontent une histoire dans une durée de temps et créent la possibilité d’y entrer et d’y vivre. »

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Fille et garçon, 2009, vidéo 5’35’’

Avec Fille et garçon (2009), vidéo réalisée à Téhéran, son travail prend des accents plus politiques. Dans une référence à Barbe Bleue, elle s’intéresse aux têtes coupées des mannequins féminins dans les vitrines des boutiques de la capitale. L’artiste pointe les contradictions de la société iranienne, dans cette vidéo documentaire, révélant une absence aussi paradoxale, qu’inquiétante.

le pouvoir magnétique du hors champ

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Etoile, 2012, vidéo

Dès ses premières vidéos, Silence (2009) et Fille et garçon (2009), Golnaz Payani déroule avec finesse le fil d’Ariane de son exploration plastique, qui traverse l’ensemble de ses créations : le temps et l’absence.
L’absence se déplace dans le hors champs avec la vidéo Étoile (2012). Un hors champs puissant que regarde avec émerveillement une foule hypnotisée. Dans un jeu de présence-absence cher à l’artiste, les visages de cette foule apparaissent et disparaissent, renvoyant à notre difficulté à figer les émotions, les souvenirs dans notre mémoire. Notre vision est troublée, les images nous parviennent par flash, comme une mise en abîme des souvenirs qui nous reviennent par bribes. Les absences de la mémoire fragmentaire sont à combler par notre imaginaire.

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Cent titres, 2014 vidéo, 5’35’’

Le pouvoir du hors champs est aussi au cœur de la vidéo Cent titres (2014). Elle s’intéresse plus particulièrement au moment de flottement, où le regard, absorbé par le hors champs, se fige vers un ailleurs, dont le mystère excite notre imaginaire. Cet irrésistible pouvoir d’attraction du hors champs, le magnétisme de cette ellipse spatio-temporelle nous aspire dans un vide à écrire. La tension de ce moment en suspens est accrue par une bande sonore, qui enveloppe le spectateur d’une aura dramatique.

le vide de l’absence

L’absence prend des accents de chagrin dans Farchâd Foroughi (2012), première fiction de l’artiste, qui raconte l’histoire d’une famille touchée par un deuil brutal.

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Farchâd Foroughi, 2012, vidéo, 7’13’’

L’absence de l’être cher hante les membres de la famille, notamment la mère qui, 1 an et 3 mois après le drame, rassemble les différentes reliques, procédant à un inventaire des traces de son passage, de son existence. Avec soin et recueillement, la mère débarrasse des cadres les photographies, témoins de souvenirs joyeux, plie une serviette dont elle tente de retenir l’odeur de son fils, collecte des mégots, pour les ranger dans un carton. Ce film très sobre, parle avec sensibilité de ce besoin vital de faire le vide, de faire disparaître toutes traces de la présence passé de l’être aimé pour tenter d’oublier sa douloureuse absence. Pour interpréter la mère dans cette œuvre tirée d’un fait divers, l’artiste fait appel à une femme ayant vécu un deuil similaire, brouillant ainsi les frontières entre fiction et réalité. La lettre de cet être disparu, lue à la fin du film, croise avec poésie et sensibilité différentes temporalités, où mémoires individuelles et collectives se confondent. Nous restons dans l’univers la mort, avec plus de légèreté néanmoins, dans Le Jardin baigné de grappes (2013), où l’artiste filme le quotidien d’une famille vivant dans un cimetière.

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Le Jardin baigné de grappes, 2013, film, 22’38’’

Comme pour son précédent film, Golnaz Payani perturbe les frontières entre réalité et fiction, puisqu’elle demande aux protagonistes de jouer ou rejouer une situation tout en interprétant leurs propres rôles. Dans cette véritable topologie, où vie et mort se retrouvent réunies, la mort se fait paisible et luxuriante. De sorte que le cimetière prend des allures de jardin d’Eden, où la mort héberge avec sérénité et générosité la vie.

l’aura funèbre de la photographie

Parallèlement à ses vidéos, Golnaz Payani développe une œuvre protéiforme, expérimentant l’installation, l’édition, la sculpture, le dessin. Dans ce corpus pluridisciplinaire, la photographie est absente de sa pratique artistique, car trop documentaire à son goût. Pourtant, la photographie hante son langage plastique, notamment dans son rapport à la disparition, au deuil et à la dissolution des souvenirs, comme dans le film Farchâd Foroughi (2012) ou dans l’installation Sans titre (2011).

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Sans titre, 2013, série de moulages plâtre, 20 x 15 cm chacun

Composée d’une photographie imprimée sur un voile éclairée par un projecteur de diapositives, cette installation rejoue le processus photographique, qui est d’enregistrer l’empreinte de la réalité grâce à l’action de la lumière. Mais ici, la lumière ne peut rien face au temps qui passe et avec lui les souvenirs qui s’effacent. Cette installation trouve une résonance particulière dans l’œuvre de Christian Boltanski, La Traversée de la vie (2015), actuellement présentée à la Galerie Marian Goodman. Chez Golnaz Payani, la photographie est utilisée comme l’empreinte évanescente d’un évènement, d’une personne. Elle joue du paradoxe inhérent à ce médium, qui pose à la fois la présence et l’absence d’un objet, d’un être. Comme l’explique le sémiologue Roland Barthes, la photographie est habitée par le deuil, puisque le sujet de la photographie est irrévocablement soumis au temps et donc à la mort. Cette aura funèbre de la photographie se dégage de la série de moulages de cadres Sans titre (2013). Dans une mise en abîme de leur rôle, qui est de conserver une trace, les cadres, figés dans le plâtre aux contours mortifères, renvoient à notre incapacité à retenir les souvenirs évanescents. Le blanc de ces cadres fantomatiques devient comme la toile où projeter nos souvenirs imaginaires, la mémoire n’étant qu’une imagination du temps et de l’espace. L’artiste invite le spectateur à combler les vides en projetant des images mentales, propres à son histoire personnelle, comme dans la série d’édition de 2013. Dans cette œuvre, Golnaz Payani sollicite les empreintes laissées dans la mémoire de chacun, par une personne, un objet.

cristalliser le temps

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Sans titre, 2013, sculptures en procelaine, 40 x 20 cm environ

Il est aussi question d’empreintes dans les tissus en porcelaine Sans titre (2013). Ces sculptures forment les traces laissées par le tissu évaporé pendant la cuisson de la porcelaine. La mémoire du tissu est alors figée dans ces sculptures, qui agissent comme des coquilles vides et fragiles du temps. Cette empreinte temporelle est également présente dans les gravures qu’expérimentent actuellement l’artiste d’origine iranienne. Cette dernière réalise des gravures avec de l’eau et de la poudre de cuivre, cultivant le hasard du processus, jouant avec les réactions imprévisibles de ces matières vivantes pour créer une œuvre poétique mi-minérale, mi-mentale. Les sillons créés par l’eau révèlent quant à eux le passage du temps, comme les sillons d’un arbre indiquent son âge. Le passage du temps s’incarne dans une œuvre en cours de réalisation depuis 2011. Il s’agit d’un amas de fils de laine, noué dans un geste rituel, répétitif. Cette œuvre méditative, réalisée pour s’occuper les mains, tromper l’ennui et éprouver le temps qui passe, fait de chaque nœud une représentation spatiale du temps. Les nœuds agissent alors comme des capsules temporelles de ces moments de latence, de vide. Une œuvre particulièrement troublante enroule le fil du temps pour former une coquille vide d’une inquiétante étrangeté, Sans titre (2012). La fragilité de cette forme humaine saturée de fils de laine blancs de 15 cm, entre le cocon et la momie, entre la vie et la mort, intrigue et tourmente à la fois.

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Sans titre, 2015, vidéo, 6’15

Fil rouge de son langage plastique, le vide est au cœur de sa dernière vidéo Sans titre (2015), où l’artiste filme les trous qui se forment au cœur des nuages. Cette vidéo, particulièrement hypnotique, nous renvoie à ces moments passés, allongé dans l’herbe à observer le ciel, le regard aspiré dans les métamorphoses infinies des nuages soufflés par le vent et le temps. Ce vide dans le nuage rayonne comme une possibilité, un potentiel qui attend d’être rempli.

L’oeuvre de Golnaz Payani nous invite à une ballade méditative sur le temps, entrecroisant différentes temporalités et réalités, mémoires collectives et individuelles. Avec sensibilité, l’absence se fait espace de création, le vide devient matière plastique, qu’elle se plaît à capter, sculpter ou dessiner. Le vide, n’est donc pas synonyme d’absence d’être ou de néant, mais au contraire, il est une possibilité, un potentiel, une invitation à l’emplir d’idées, de pensées, de rêveries, de souvenirs.