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Au bord du précipice L’expérience du vertige dans l’oeuvre de Johan Parent "Laboratoire Vertigo"

Vous connaissez ce lieu. Vous y êtes passé 1 fois, 2 fois, 100 fois. Vous le connaissez sans toutefois le reconnaître. Sans le reconnaître puisque cet endroit n’existe pas. Il n’est que la synthèse de milliers de lieux semblables ; de couloirs d’écoles, de bureaux, d’administrations, d’hôpitaux, de tribunaux… Il est surtout le couloir que vous avez arpenté la nuit lorsque, les yeux clos, vous déambuliez sans but dans cet endroit désert ; sans trouver d’issue à cette errance involontaire.
Vos yeux se promènent dans cet espace intermédiaire familier et découvrent un point de fuite, une sortie vers la gauche. Il s’agit d’un parcours fermé sur lui-même ; aucune sortie n’est possible : vous êtes dans un labyrinthe. Cette boucle spatiale et temporelle est sans échappatoire ; oserez-vous ouvrir l’une des portes de cette mystérieuse administration ?

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Laboratoire Vertigo, 2015, série de 4 dessins, 100 x 70 cm chacu

Tandis que vous vous approchez de l’une d’elles vous perdez l’équilibre. Ce vertige qui vous saisi est bien réel : une partie du sol s’est dérobée sous vos pieds. Vous n’aviez pas remarqué tout de suite que les carreaux blancs étaient des précipices. La familiarité du lieu vous l’a fait reconnaître immédiatement : votre vision n’a sélectionné que quelques éléments essentiels à la compréhension de l’espace. Votre imagination visuelle a ensuite complété la scène de façon automatique, vous faisant tomber dans le piège de l’illusion [1].
Vous voilà rassuré : vous vous trouvez bien dans un rêve, tout ceci ne peut pas être réel. Ce damier vous rappelle celui d’un jeu d’échec. Impossible de vous dérober à la partie, vous êtes coincé sur le plateau de jeu. Serez-vous un pion, un cavalier, un roi ?

Fini de jouer : une voix vous tire du sommeil. C’est Alice, l’héroïne des romans de Lewis Carroll, qui s’invite soudain. Elle-même est en train de rêver. Elle s’est endormie tranquillement dans son salon et rêve ses aventures De l’autre côté du miroir. Devenue immatérielle, elle a traversé le miroir pour découvrir un monde étrange dont le sol est un échiquier géant sur lequel tous les personnages se déplacent : « "C’est une grande partie d’échecs qui est en train de se jouer […] Comme je voudrais être une des pièces ! Ça me serait égal d’être un Pion, pourvu que je puisse prendre part au jeu… mais, naturellement, je préférerais être une Reine" » [2] « La fillette se rappela qu’elle était un pion et qu’il serait bientôt temps de se déplacer » [3].

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Laboratoire Vertigo, 2015, série de 4 dessins, 100 x 70 cm chacu

Alice a parcouru le pays des merveilles et l’autre côté du miroir : deux univers étrangement familiers peuplés de créatures plus incroyables les unes que les autres. C’est justement ce décalage entre des éléments du quotidien, mêlés au fantastique ou au merveilleux qui introduit un trouble chez le lecteur.
Avec les dessins de la série « Laboratoire Vertigo », Johan Parent fait explicitement référence au réel pour mieux introduire un élément perturbateur : un sol à la configuration impossible. « Le procédé "d’étrangisation" des objets [est] un procédé qui consiste à compliquer la forme, qui accroît la difficulté et la durée de la perception » [4]. Ce détournement d’un élément familier permet à Johan Parent de restaurer l’étrangeté initiale d’un lieu qui, à force d’habitude, était parcouru de manière automatique.
L’illusion du « Laboratoire Vertigo » est révélée ; le sol de cet espace commun et vraisemblable est en fait incomplet. Soit le corps perd l’équilibre, obéissant aux lois de l’attraction terrestre. Sa pesanteur l’entraine alors dans une chute irrémédiable ; la chute soudaine, angoisse fondamentale de l’homme, qui réveille brusquement le dormeur. Soit le corps conserve la consistance du rêve et flotte à la surface tel un esprit. « Là, les évènements, dans leur différence radicale avec les choses, ne sont plus du tout cherchés en profondeur, mais à la surface, dans cette mince vapeur incorporelle qui s’échappe des corps, pellicule sans volume qui les entoure, miroir qui les réfléchit, échiquier qui les planifie » [5] .
Alice est le pion d’un jeu dont les règles ont été établies, dont la partie a été organisée, dont le dénouement a été prévu. Lewis Carroll construit le récit comme un problème d’échec « correctement résolu » [6]. Une illustration de l’échiquier ainsi que l’annonce des coups portés donnent au lecteur la trame de l’histoire et son dénouement avant même le début du roman : « Le Pion Blanc (Alice) joue et gagne en onze coups » [7] ; « Alice devient Reine » [8].
Les déplacements dans les quatre dessins de la série « Laboratoire Vertigo » sont également contraints : chaque joueur se déplace de cases en cases sur cet échiquier / décor de jeu vidéo / plateau de jeu de société en évitant de tomber dans les précipices. Cet espace confiné implique un nombre de mouvement réduit. Les règles qui sont à l’œuvre dans les quatre dessins peuvent évoquer celles qui régissent les déplacements dans le couloir d’un service administratif : les corps se déplacent le long des murs, se dirigent vers un objectif, dans un parcours imposé par un chemin signalé, obéissent à un code social implicite. Ces lieux aux décors fortement dépersonnalisés n’invitent pas à la détente ni à la flânerie. Chacun les parcours dans un but précis ; les événements qui sortent de ce cadre ne sont pas les bienvenus. Rien ne serait alors plus absurde que de se retrouver dans cet espace sans en connaître la raison.

C’est pourtant ce qui arrive à K… - personnage principal du roman de Franz Kafka, Le Procès - obligé de se rendre au tribunal pour assister à son propre procès, sans savoir de quoi il est accusé. L’auteur décrit un univers bureaucratique oppressif, clôt et étouffant. L’angoisse est amplifiée par le fait que ce « cauchemar » s’enracine dans un quotidien banal. « Le roman de Kafka […] introduit l’étrange, voire l’irréel, dans le quotidien sans rompre absolument, quant aux lieux tout du moins, avec le principe de vraisemblance, on est dans un monde extrêmement paradoxal, mais dont on ne peut douter. » [9].
Le cauchemar s’invite dans le récit, mais sans parvenir à faire basculer l’histoire dans le fantastique. À la banque où il travaille, K… ouvre la porte d’un débarras et découvre les deux inspecteurs venus l’arrêter au début de l’affaire se faire battre par un bourreau. Le lendemain, lorsqu’il ouvre à nouveau la porte, la même scène se déroule sous ses yeux. L’invraisemblance de cet épisode et sa répétition le lendemain évoquent le caractère obsessionnel du cauchemar. « Cette étrange porte désigne métaphoriquement l’accès à l’univers du rêve, et le passage de la réalité consciente au cauchemar qui ordonne la fulgurante mise en forme inconsciente des conflits internes. » [10].

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Laboratoire Vertigo, 2015, série de 4 dessins, 100 x 70 cm chacu

Le lieu dessiné par Johan Parent est du même ordre : à la fois banal et insolite, vraisemblable et improbable, familier et étrange. Il est l’espace fantastique qui sert de décor aux cauchemars ; cauchemars d’autant plus effrayants qu’ils se déroulent dans un lieu qui est une synthèse parfaite des espaces administratifs réels. Un univers qui, au-delà du monde inconscient des rêves est, déjà dans la vie réelle, le lieu de projection de toutes les peurs et de tous les phantasmes.

Dans son roman Bartleby le scribe, Herman Melville décrit la relation d’un avoué - le narrateur - avec son scribe, Bartleby. Le bureau de l’avoué est un lieu clôt et angoissant, cerné de murs, dont la vue est selon lui « assez anodine et manquant de ce que les paysagistes appellent "de la vie" » [11]. L’influence de ce décor lugubre sur le comportement des protagonistes du roman est mise en lumière par une histoire relatée par l’avoué : une affaire qui défraya la chronique en 1841, celle du meurtre de Samuel Adams par John C. Colt. « Il m’était souvent venu à l’esprit au cours de mes méditations à ce propos que, si leur altercation avait eu lieu sur la place publique ou dans une résidence privée, elle ne se fût pas terminée de la même façon. C’est le fait de s’être trouvés seuls dans un bureau désert, à l’étage d’un édifice que n’humanisait et ne sanctifiait aucune influence domestique - un bureau au plancher nu, d’aspect poussiéreux et hagard - oui, c’est là, sans doute, ce qui avait dû contribuer pour une grande part à pousser jusqu’à la frénésie l’irritation du malheureux Colt. » [12]. Loin du regard de la place publique, loin du confort de l’espace privé, le bureau devient cet entre-deux, ce décor sans âme qui fait croître la folie.
Le narrateur le sait, lui qui a engagé comme scribe le mystérieux Bartleby, un homme « qui préfère ne plus jouer le jeu des hommes. Il exprime cette préférence par un conditionnel poli, I would prefer not to, mais elle est à ce point radicale qu’il se refuse à toute explication. » 14. La phrase prononcée inlassablement par Bartleby, « Je préférerais pas » [13], met en place une nouvelle logique qui ne sait décider entre le oui et le non. Elle agit comme une formule magique qui suspend toute possibilité de réponse et toute action. « Comme si en prononçant la formule, il avait "tout dit". […] À partir du moment où Bartleby a formulé qu’il "préférerait ne pas... (relire, copier, être un peu raisonnable)", il ne peut plus le faire non plus. […] Il est comme pétrifié sous l’effet de sa propre formule » 16. Alors la folie semble se répandre lentement sur les autres : sur l’avoué d’abord qui tente de raisonner Bartleby et qui devient fou d’essayer de sauver la rationalité, sur les autres employés du bureau ensuite, qui, sans s’en rendre compte, répètent la formule bartlebienne, enfin, la folie contamine tout le système ; Bartleby, resté comme pétrifié dans le bureau de l’avoué, refusant de quitter les lieux, est arrêté pour « vagabondage ».

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Laboratoire Vertigo, 2015, série de 4 dessins, 100 x 70 cm chacu

Le bureau de K… est le lieu cauchemardesque où sont punis ses bourreaux, le bureau de Colt devient le lieu réel de son crime, le bureau de Bartleby est le décor fictionnel du récit du constat de l’impuissance de la rationalité. Ces bureaux - lieux de la règle, de la loi, de la justice - deviennent, le temps du récit, le lieu du déchaînement des passions humaines.
Dans les couloirs administratifs dessinés par Johan Parent, rien de tout cela n’est visible. Mais dernière chacune des portes se cache la possibilité d’un récit, d’un cauchemar. C’est justement le fait que tout soit caché, derrière des portes qui semblent figées et définitivement closes, dans ce labyrinthe sans issus, qui augmente petit à petit l’angoisse.

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Vue de l’exposition Sfumato Vertigo

Vous êtes seul, debout sur ce sol instable, au bord du précipice, pris d’un vertige délicieux ; faut-il affronter les démons du « Laboratoire Vertigo » où s’extraire doucement du dessin pour glisser définitivement dans le monde réel ? À vous de choisir. Mais suivez la mise en garde du jeu Jumanji 17 - dans lequel chaque danger fictif rencontré dans le jeu s’invite dans le monde réel - : « Ne commencez pas la partie à moins d’avoir l’intention de la terminer ».

1. Johan Parent, Laboratoire Vertigo, 2015, série de 4 dessins, 100 x 70 chacun
2. CF. Jérôme Dokic,Qu’est-ce que la perception ?, Paris, éditions Vrin, 2004
3. Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, Paris, Gallimard, coll. Folio classique, 2008, P. 211-212
4. Lewis Carroll, Ibid., p.217
5. Victor Chklovski, L’art comme procédé, Paris, éditions Allia, 2008, p. 23
6. Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Les éditions de Minuit, 2009, p.19-20
7. Lewis Carroll, "Notes", Op. cit, p. 365
8. Lewis Carroll, Op. cit, p.181
9. Lewis Carroll, Ibid, p.182
10. Michel Serceau, "De la littérature au cinéma, de Kafka à Orson Welles. Un exemple d’adaptation - interprétation : Le Procès, www.aplettres.org
11. Henri Philibert-Caillat, "Le Procès de Franz Kafka", http://libresavoir.org
12, Herman Melville, Bartleby le scribe, Paris, Gallimard, coll. Folio bilingue, 2011, p.17
13. Herman Melville, Ibid, p.101
14. Daniel Pennac, "I would prefer not to", in Herman Melville, Op. cit, p.7
15. Traduction de Pierre Leyris
16. Doris Viprey, "Bartleby d’Herman Melville, La lecture de Deleuze : Bartleby, ou la Formule"
17. Jumanji est un livre pour enfants publié en 1982, écrit et illustré par Chris Van Allsburg. Deux enfants jouent à un jeu de société appelé Jumanji. Au cours de la partie, tous les évènements ayant lieu dans le jeu en sorte pour envahir l’espace réel. Le livre a été adapté au cinéma en 1995 par Joe Johnston.

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