Camille Llobet Lancer le diaporama : 8 photos

par Ninon Duhamel ; novembre 2016
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Décrochement, 2006 - 2010. Vidéo diffusée sur cadre numérique, 46 séquences, écran LCD 7’’. (Extrait, photogrammes)

Les contrées du langage et les rouages de la perception sensible sont les terrains d’investigation de Camille Llobet. Chercheuse, elle aime les petites choses peu remarquées, mène des enquêtes et passe au tamis des échantillons de gestes, de regards et de mots. D’une manière ou d’une autre, ses travaux font presque toujours intervenir l’écoute, la description, la lecture, la diction ; des actes parlants qu’elle observe à la loupe pour voir comment se formule le langage à travers nos corps, là où se jouent des tentatives de compréhension de l’Autre et du monde extérieur. Qu’il s’agisse d’une bouche qui parle, d’un rictus sur le visage, de l’intonation d’une voix, de la retenue d’un souffle, de l’expression d’un regard… ce sont ces gestes indiciels, et ce qu’ils révèlent, qui captent l’attention de cette jeune artiste. Diplômée de l’école supérieure d’art de l’agglomération d’Annecy en 2007, Camille Llobet a notamment exposé son travail dans le cadre de la biennale d’art contemporain de Lyon en 2011, au Centre d’art contemporain du Parc Saint Léger en 2013 ou encore lors de la manifestation « Vision – Recherche en art et en design » au Palais de Tokyo en 2016. Plus récemment, ses œuvres ont été présentées au Salon de Montrouge et dans le cadre du Printemps de Septembre à Toulouse.

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Squelette de liste, 2011- 2013. Série de dessins, graphite sur papier, dimensions variables

Décrochement (2006-2010) est l’un des tous premiers travaux de Camille Llobet et nous révèle quelques unes des caractéristiques récurrentes de sa démarche : privilégier la recherche du détail, du geste anecdotique, appréhender une situation par morceaux plutôt que dans son ensemble. Cette œuvre vidéo est constituée de 46 séquences où l’on observe un à un des touristes prendre la pose durant quelques instants pour une photographie devant un monument. Mais ce que l’artiste capte et nous donne à voir n’est pas la pose en soi mais plutôt l’instant d’après, les expressions de relâchement, de décrochement des corps et des visages. À la manière d’une sociologue, elle adopte d’emblée une posture un peu en retrait – souvent derrière une caméra – observatrice, silencieuse, pour se mettre à l’écoute des choses secondaires et de ce qu’elles contiennent de sens, de signes potentiels. Pour Squelette de liste (2011-2013), Camille Llobet travaille à partir de notes, listes et petits brouillons du quotidien récoltés auprès de différentes personnes, dont elle agrandit puis décalque les contours et les éléments structurels. Un geste minutieux, comme pour capter les données les plus discrètes contenues dans le tracé. En résulte des dessins où l’écriture est presque entièrement évacuée, laissant la place à des formes abstraites, sortes d’indices dont la dynamique visuelle semble révéler non pas la signification, mais le cheminement de pensée de celui qui en est l’auteur. Ici le traitement de l’image, son agrandissement et son épuration finissent par flouter le sujet de référence, dont nous perdons la trace – comme un écho au scénario de Blow up (Michelangelo Antonioni, 1966) où le drame se produit lorsque le détail d’une image, à force d’être zoomé, devient illisible.

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Ekphrasis, 2009. Série de dessins, graphite sur papier
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Téléscripteur, 2006. Trois vidéos synchronisées sur moniteurs, 123 min. Ecrans LCD 4/3, barres métalliques. (Transcriptions et photogrammes, extraits).

Il y a dans les procédés déployés par l’artiste, une sorte de double mouvement, un jeu sur la frontière entre la quête de sens et l’effacement de celui-ci, entre la forme et l’informe, le reconnaissable et l’inconnu. Un va-et-vient que l’on trouve à l’œuvre dans Ekphrasis (2009), où Camille Llobet interroge la capacité du langage à faire image : à partir du catalogue descriptif de la collection du musée des beaux-arts d’Anvers, elle sélectionne des notices d’œuvres et, toujours selon le même procédé, les reproduit à plus grande échelle. Du statut de paratexte, la description agrandie devient alors l’image principale et en invoque une autre, celle du tableau de référence que chacun peut alors tenter de se (re)présenter mentalement. Trouvant son origine dans l’antiquité, l’ekphrasis (du grec « ek-phraso » : expliquer, faire comprendre jusqu’au bout) est une figure de style qui, à l’écrit comme à l’oral, consiste à transmettre une chose au lecteur/auditeur grâce à sa description la plus complète possible. Paradoxalement, l’ekphrasis est aussi « une mise en phrases qui épuise son objet » 1 : par l’accumulation de mots, elle défigure la chose qu’elle tente de dépeindre. Avec Téléscripteur (2006), Camille Llobet provoque à nouveau ce processus de l’épuisement, cette-fois de manière performée. L’œuvre vidéo présente trois performeurs décrivant à haute voix et en direct la totalité du film La Chute du Faucon Noir (Ridley Scott, 2002), choisit par l’artiste pour sa longueur et la rapidité de son action. À mesure que le film passe, des signaux apparaissent sur les visages des téléscripteurs (bâillements et paupières lourdes, paroles saccadées, incomplètes...) qui se fatiguent à tenter de décrire une fiction qu’ils contribuent finalement à déliter, pour n’en transmettre que des bribes décousues. La fatigue de la concentration, la longueur et la difficulté de l’exercice poussent les performeurs vers un état de non-maitrise, où les automatismes prennent le dessus.

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Téléscripteur, 2006. Trois vidéos synchronisées sur moniteurs, 123 min. Ecrans LCD 4/3, barres métalliques. (Transcriptions et photogrammes, extraits).

Car au delà des méthodes qu’elle met en place à travers ses œuvres pour détailler, fragmenter, observer, décrypter ; c’est bien cet état de non-maitrise qui intéresse particulièrement Camille Llobet. Ce moment où le corps humain est incapacité, déstabilisé dans ses réflexes d’appréhension du réel, où la parole n’est plus sure de pouvoir nommer : « Paradoxalement, c’est en le faisant devenir machine, en le faisant échapper à l’intellect, que l’on réincarne un corps et un langage, qu’on en révèle tous les phénomènes discrets. » Au fond, le travail de Camille Llobet se situe quelque part entre la neurologie, la linguistique et la philosophie. Comme si elle cherchait à produire un court-circuit pour remonter à la source du courant, l’artiste met en place des dispositifs qui interrogent les cheminements qu’effectue notre cerveau pour apprivoiser le monde. Une question qui ne peut se poser en dehors du langage, et qui fait écho à la pensée de Roland Barthes : « L’homme ne préexiste pas au langage (..). Nous n’atteignons jamais un état où l’homme serait séparé du langage, qu’il élaborerait alors pour « exprimer » ce qui se passe en lui : c’est le langage qui enseigne la définition de l’homme, non le contraire. » (Le Bruissement de la langue, éditions du Seuil, 1984).

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Graffiti, 2008 – 2010. Neuf lectures diffusées sur poste d’écoute, 3-7 min. Tolex, aluminium gravé, 9 embases jack et casque d’écoute, 46 x 34 x 22 cm. (Extrait, Script de Bucarest).

S’il est indivisible de l’humain, l’on oublie souvent que le langage n’est pas qu’une simple action de mise en mots ; il est aussi fait de son, de voix, d’expressivité, de geste, de corps, de présence. Des éléments que Camille Llobet met en relief et travaille comme une véritable matière, là encore parce qu’ils font partie de l’arrière-plan, trop peu souvent regardés, écoutés, considérés. Avec Graffiti (2008 – 2010), elle choisit de ne traiter que la dimension sonore des mots. L’œuvre est accessible à partir d’un poste d’écoute, dont l’aspect rappelle celui des outils radiophoniques militaires, notamment pour la traduction des messages codés. Neuf pistes, intitulées par des noms de villes, diffusent une myriade de mots étranges lus mécaniquement : il s’agit de diverses inscriptions que l’artiste a récoltés lors de ses dérives urbaines, au fil de ses voyages en Europe. Par ce jeu de transcription orale, elle les abstrait de leur sens et de leur contexte, pour n’en donner à percevoir que la dimension sonore. « En les lisant à haute voix, je cherche à révéler quelque chose de familier dans ce langage qui m’est pourtant inconnu » nous dit-elle.2
Pour Prosodie (2013), Camille Llobet va même jusqu’à évacuer complètement le mot pour se concentrer sur l’enveloppe sonore, le rythme, les onomatopées de la langue. Dans un dispositif similaire à Téléscripteur, elle demande à deux collaborateurs de reproduire en direct tous les sons de la séquence d’introduction du film Il était une fois dans l’Ouest (Sergio Leone, 1969). Concentrés, les performeurs soufflent, grincent, sifflent, murmurent et déploient toute une série de gargarismes inventés sur le moment, venant peu à peu composer une nouvelle bande musicale, gutturale et corporelle. Travaillant ainsi la prosodie – l’accentuation et la tonalité du langage – l’artiste effectue à nouveau un geste d’épuration, afin d’observer ce qu’il reste du sens : que comprendra-t-on de ces bruitages ? Quelle spéculation allons-nous faire pour tenter d’y reconnaître quelque chose ?
Comme l’enfant qui fait chanter sa voix et babille, saccade, répète des bouts de mots pour mieux en découvrir les contours, il s’agit là de reconsidérer le pan sonore de la langue. Si, dans le domaine de la linguistique, la phonologie consiste à établir un lien entre la forme phonétique d’un mot et la notion vers laquelle il renvoie, Camille Llobet elle, nous invite simplement à considérer le signifiant du langage, sa forme, sa silhouette, son expressivité, son « autour ». Car parfois le sens se transmet même sans mots. Parfois ce sont les mots qui empêchent la communication, nous forcent à faire des périphrases, nous plongent dans le désarroi d’un « dialogue de sourds ». John Cage lui-même le disait ainsi : « Il est difficile de parler quand on a quelque chose à dire, précisément à cause des mots qui vous forcent constamment à suivre la voie que les mots ont besoin de suivre. »3

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Prosodie, 2013. Deux vidéo-projections synchronisées, 12 min, 2 écrans en bois, HPN, haut-parleurs, dimensions variables. (Extraits, photogrammes).

Camille Llobet tente de trouver des chemins de traverses, de titiller le dire, non pas pour révéler la performativité de la parole mais plutôt pour lui faire prendre d’autres routes, inventer d’autres codes : « Je fais de la traduction impossible ». Au fil de ses œuvres, elle est mue par cette curiosité un peu absurde pour la transcription, le passage des données du langage d’un support à un autre : de l’écrit à l’oral, de l’oral au gestuel, du langage à la musique, du dessin à l’écriture…Voir ce qui est dit (2013) s’inscrit justement dans le registre de ces « traductions impossibles » que recherche l’artiste, tout en montrant les ressources infinies de l’humain à inventer du langage, partout, tout le temps.
L’œuvre se présente comme un ensemble de deux vidéos issues d’une performance, donnant à voir alternativement les gestes d’une performeuse sourde et d’un chef d’orchestre qui s’activent, gesticulant en face des musiciens en pleine répétition. Tandis que l’homme donne le la et impulse le rythme, la jeune femme traduit en langue des signes ce qui lui est étranger : le son. La première vidéo, muette, met en relief les mouvements et l’expressivité des deux protagonistes, chacun parlant depuis son propre corps, un langage fortement expressif, fait d’une technique et d’une structure précise. La deuxième vidéo est doublée d’un commentaire de l’artiste qui, d’une voix neutre décrit à son tour les gestes signés de la performeuse : elle scrute la scène et retraduit les regards des musiciens, tente de transmettre l’expression d’un flutiste essoufflé, ou bien encore de personnifier le souffle d’air qui passe au travers d’une trompette. L’on comprend alors que face à l’abstraction d’une telle situation, la performeuse invente de nouveaux modes de transcription, créé du signe et du sens là où a priori il n’y en a pas pour elle. Le regardeur assiste alors à cette transformation qui s’opère dans chaque traduction, à mi-chemin entre la trahison et l’invention. Comme un jeu de « téléphone arabe ».

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Voir ce qui est dit, 2015 – 2016. Deux films issus d’une performance, Film couleur muet, 8’30, Plan-séquence, 8’10

Avec Comment, performance jouée en 2014 au musée d’art moderne et contemporain de Genève à l’occasion de l’anniversaire de l’art, Camille Llobet sollicite la collaboration de la même performeuse afin qu’elle interprète instantanément les faits qui se déroulent autour d’elle tout au long de l’événement. Si la langue des signes ne peut avoir de forme écrite, cette œuvre nous invite à en considérer toute l’expressivité, la précision, la performativité. Basée sur l’iconicité, cette langue est fondamentalement descriptive, entretenant un rapport de grande proximité avec le réel : comme au cinéma le corps zoome et dézoome, la posture du corps cadre, l’expression du visage et la gestuelle des mains activent la narration… autant d’éléments sont combinés pour décrire une situation, un lieu, un temps, des protagonistes. La performeuse transforme l’espace qui l’entoure en langage – l’espace de signation - et invite le visiteur à redoubler d’attention pour capter les signes. Ainsi mise en valeur, cette langue littéralement incarnée et faite d’une multitude de détails expressifs, nous révèle à quel point le corps est parlant.
Et c’est bien cela que Camille Llobet explore depuis longtemps, cet endroit, ce territoire méconnu où la parole se fait corps, comme des prémices avant les mots.

« Là-bas (au Japon) le corps existe, se déploie, agit, se donne (…). Ce n’est pas la voix (avec laquelle nous identifions les “droits” de la personne qui communique (communiquer quoi ? notre âme – forcément belle – notre sincérité ? notre prestige ?) c’est tout le corps (les yeux, le sourire, la mèche, le geste, le vêtement) qui entretient avec vous une sorte de babil auquel la parfaite domination des codes ôte tout caractère régressif, infantile. Fixer un rendez-vous (par gestes, dessins, noms propres) prend sans doute une heure, mais pendant cette heure, pour un message qui se fût aboli en un instant s’il eût été parlé (tout à la fois essentiel et insignifiant), c’est tout le corps de l’autre qui a été connu, goûté, reçu et qui a déployé (sans fin véritable) son propre récit, son propre texte. » (Roland Barthes, L’empire des signes, éditions du Seuil, Paris, 1970).

1. Propos tirés de « L’ekphrasis, du mot au mot », Barbara Cassin in L’Effet Sophistique, Gallimard, Paris, 1995
2. Propos tirés de l’entretien de Camille Llobet avec Paul Bernard, in Camille Llobet, p. 93, éditions ADERA, Lyon, 2013
3. John Cage, « Discours sur quelque chose », in Silences, p.86, éditions Wesleyan University Press, 1962