Lia Giraud Lancer le diaporama : 5 photos

En phase avec son époque : vita longa, ars brevis !

A une époque où la durée de vie des humains ne cesse de croître, on peut se demander si la démarche de Lia Giraud ne viendrait pas contredire la vieille maxime d’Hippocrate « vita brevis, ars longa », largement reprise dans les natures mortes et peintures de vanités. Cette artiste française se penche sur les incroyables ressorts et constructions du vivant et les met en lumière dans ses œuvres. Elles se caractérisent par leur aspect éphémère, ne résistant pas à l’assaut du temps ni aux contaminations extérieures. Lia Giraud poursuit actuellement un doctorat transdisciplinaire entre art et science, après un cursus à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs de Paris. Ses œuvres ont la particularité d’être le plus souvent composées d’éléments vivants, notamment d’algues.

algae-graphies

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Portrait 27-04, Série Cultures, Diplôme de l’ENSAD, 2011, Production : ENSAD/MNHN

Lia Giraud s’est spécialisée en photographie et en vidéo. Son ensemble photographique Cultures (2011) utilise comme support physique des micro-algues. Ces photographies vivantes sont appelées algae-graphies et sont créées par des micro-organismes photosensibles capables de capter la lumière. L’utilisation de micro-algues comme surfaces sensibles est le résultat de longues expérimentations. Une fois l’image développée après quatre jours d’exposition, selon un principe similaire à la photographie argentique, les algues qui la composent sont fixées sur un milieu nutritif. Le rendu est une image circulaire, comme la boîte de Petri transparente dans laquelle l’œuvre est conservée. Une variation de verts permet d’obtenir les contrastes nécessaires pour faire apparaître « l’image vivante », pour citer l’artiste. Les thèmes de ces algae-graphies sont variables. L’artiste ayant dû reprendre les procédés de la photographie depuis ses débuts pour parvenir à ce résultat, elle a décidé également d’en réutiliser les premiers grands thèmes (portraits, paysages, etc.). Cela lui a par ailleurs permis de tester différents types d’images. Ces travaux sont intéressants par la réflexion qu’elles ouvrent sur ce paradoxe des images vivantes, images en mouvement bien que fixées.

Immersion

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Immersion _ Vevy-0002 : Immersion, Lia Giraud et Alexis de Raphaelis - Festival Images 2014, Vevey - Production : PSL/ Le Fresnoy/FVVI

Plus récemment, elle a conçu une installation appelée Immersion avec un autre artiste, Alexis de Raphélis. L’œuvre se compose d’un Temporium et d’un écran de projection. Un coup d’œil sur le Temporium nous apprend qu’il ressemble à un gros aquarium ou à un mini-laboratoire. Il contient des cultures de micro-algues, associées à un système complexe mécatronique autonome. Ce dispositif s’anime de temps à autre pour former une image. Le Temporium et le film projeté dialoguent en temps réel grâce à une interface informatique. En effet, la dernière image du film est projetée dans l’aquarium, dans lequel les micro-algues sont utilisées comme surface sensible. L’image ainsi formée grâce aux micro-algues vient s’insérer dans le film. L’artiste explique que « l’image vivante et la projection se rencontrent [alors] dans un même espace-temps ». C’est l’interface informatique, conçue par Benoît Verjat, qui permet leur symbiose : « elle capture la formation de l’image vivante, réveille les organes du Temporium ou ajuste la durée des plans du film en réponse au mouvement des micro-algues ».

Immersion : lien vers une vidéo de l’installation.

DEVENIR-ALGUE

Le film projeté sur écran a été réalisé par Alexis de Raphélis. Il retrace l’existence d’un Japonais, Hidetoshi, en pleine crise de la quarantaine. Un soir, Hidetoshi découvre une publicité qui propose aux gens de les faire disparaître : « On vous aide à disparaître. On s’occupe de tout. 100% de réussite ». Au Japon, cette disparition organisée passe par l’ascension du Mont Fuji et la respiration de ses émanations volcaniques. Le personnage y a alors une révélation qui le mènera vers son DEVENIR-ALGUE, il va petit à petit se rapprocher de l’eau et danser “algue” jusqu’à le devenir. Les échanges entre le Temporium et le film sont complexes mais le fonctionnement de cette installation est particulièrement réussi lorsque l’on voit certains plans du film apparaître ou disparaître pour permettre à une image couleur chlorophylle se glisser dans le récit. Chaque séance diffère car le film s’adapte, sa durée change, en fonction du temps mis par les algues pour former l’image. Le devenir-algue s’inscrit de cette façon dans la texture même du film.

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Immersion _ Vevy-0013 : Image vivante formée par des microalgues (Immersion), Lia Giraud - Festival Images 2014, Vevey - Production : PSL/ Le Fresnoy/FVVI

Plantes télégraphes

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Education_02 : Education à la danse pour 8 plantes télégraphe, Galerie de la Cité internationale des Arts - Production : Epigenesys/PSL

L’intérêt pour la temporalité des végétaux s’affirme encore dans son dernier projet Education à la danse pour 8 plantes télégraphes. Lia Giraud utilise dans cette installation des Desmodium Gyrans, plus connues sous le nom de « plantes télégraphes » ou « dancing plantes ». D’origine indienne, ces plantes ont la particularité d’effectuer des rotations spontanées visibles à l’œil nu afin de capter un maximum de lumière. Plus étonnant encore, il semblerait qu’elles réagissent à la vibration des sons ou aux ondes magnétiques, d’où ce surnom de « plante qui danse ». Partant de ces spécificités, l’artiste s’interroge à la fois sur la fascination humaine pour ce genre de phénomène et sur la façon dont l’environnement pourrait influer le développement de cette plante. Elle s’intéresse ainsi à l’épigénétique qui consiste à prendre en compte les facteurs environnementaux dans le développement des êtres vivants, en sus du génome. La capacité plastique des êtres vivants permet alors d’imaginer une plante qui apprendrait à danser ! Lia Giraud s’interroge : « Peut-on ainsi imaginer optimiser notre code génétique et développer de nouvelles facultés jusqu’alors dormantes ? […] En développant ses « aptitudes cognitives », la plante télégraphe nous accordera-t-elle la prochaine danse ? » Ce questionnement va également de pair avec une réflexion sur la science comme nouveau paradigme de savoir et sur la frontière entre science et croyances : ainsi, la plante qui « danse » est visiblement l’objet de beaucoup de fantasmes mais de peu d’expériences scientifiques concluantes.

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Education_00/01/02/03/04 : Education à la danse pour 8 plantes télégraphe, Galerie de la Cité internationale des Arts - Production : Epigenesys/PSL

L’installation se compose de trois éléments : une autre plante, la mimosa pudica, est présentée seule sous une cloche de verre, tandis que les huit plantes télégraphes sont placées à distance de façon similaire sur un autre socle. La mimosa pudica, une autre plante sensitive capable de se rétracter au toucher, sert de témoin. C’est la reproduction d’une expérience menée en 2014 par des chercheurs australiens qui ont envoyé de façon répétée des gouttes d’eau sur les feuilles de la plante qui a arrêté de se refermer, même plusieurs semaines après l’expérience. Dans l’installation, les spectateurs peuvent envoyer des gouttes d’eau sur cette plante grâce à un système de seringues remplies d’eau. Cette expérience sert donc de base documentée à l’élaboration de la pièce où les plantes apprennent à danser. Pour les plantes télégraphes, le public intervient en les stimulant par l’émission de sons, par le toucher ou par sa présence. Cela suscite un mouvement de la plante qui déclenche la lumière, c’est-à-dire la récompense. La lumière s’active car une électrode a été placée sur la tige et capte le signal électrique qu’émet la plante lorsqu’elle se met à bouger. Ainsi la plante apprend que plus elle bouge (plus elle « danse »), plus elle a de lumière. Sur un écran à proximité des détails des plantes télégraphes sont projetés, soulignant leur mouvement. Cette démarche pourrait être rapprochée de celle de l’artiste Eduardo Kac pour son installation Genesis (1999), dans l’intérêt porté à la génétique et à ses multiples possibilités, comme dans l’invitation faite au public d’intervenir sur l’évolution aléatoire de l’œuvre. Cependant, l’œuvre de Lia Giraud est plus tardive et permet ainsi de voir comment la réflexion artistique a pu positivement évoluer, au même titre que les technologies utilisées.

Lire le texte de Lia Giraud

Les trois œuvres que j’ai évoquées permettent de souligner différents questionnements qui me paraissent particulièrement singuliers. Le premier concerne l’utilisation d’algue comme matériau photosensible. A une époque où le statut de l’image est bouleversé par la vitesse d’information et les nouvelles technologies, les images-vivantes de Lia Giraud offrent une nouvel éclairage sur cette capacité de l’image à se mouvoir « en temps réel ». Le deuxième questionnement est celui de l’interaction de l’œuvre avec son environnement, visible dans Immersion et Education à la danse. Il ne s’agit pas tant d’une interactivité entre l’œuvre et le public que d’une interactivité au cœur même de l’œuvre. L’œuvre contient en son sein sa propre finitude, puisqu’elle est vivante, et dépend également sa capacité à interagir avec son environnement pour vivre. Le renversement entre la finitude de l’être vivant et la permanence des œuvres d’art évoqué en introduction trouve sans doute son explication dans un rapprochement biologique entre l’art et la vie. Enfin, ces expérimentations travaillent également le rapport au temps, la différence de temporalité entre les procédés, entre les êtres vivants. Elles introduisent poétiquement à une temporalité intermédiaire, un peu ralentie mais toujours dynamique, non figée.