Les Ateliers Babiole, Ivry-sur-Seine Lancer le diaporama : 7 photos

Introduction

Début 2016 ont ouvert, dans les anciens entrepôts de l’usine de tracteurs Lucien Babiole à Ivry-sur-Seine, des ateliers aménagés et partagés par huit artistes réunis en association : les Ateliers Babiole.
Comment ces artistes se sont-ils réunis ? Comment travaillent-ils dans ces espaces et surtout, quels sont les apports de l’atelier, au double sens de lieu de travail et de structure encadrante, dans leurs recherches ?

Les Ateliers Babiole sont composés de huit artistes : Marion Bocquet-Appel, Guillaume Constantin, Nicolas Giraud-Loge, Stéphani Hab, Danaé Monseigny, Matthieu Pilaud, Camille Rosa et Rémi Uchéda, initiateur de l’association.
La possibilité d’occuper un espace conséquent pour travailler est, pour Rémi Uchéda, le point de départ de la fondation de l’association.

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Entrepôt du Nucléus avant l’aménagement des ateliers Babiole

L’incubateur de startups Creative Valley, qui gère plusieurs espaces en Île-de-France, s’occupe depuis début 2016 du Nucléus, ancien entrepôt situé à Ivry-sur-Seine accueillant déjà plusieurs artisans et jeunes entreprises. Rémi Uchéda les rencontre par l’intermédiaire d’une autre association soutenant l’installation d’entreprises et d’artistes dans des espaces inoccupés, Plateau Urbain. Lorsque Rémi Uchéda apprend qu’une parcelle de 200 mètres carrés y est disponible à la location pour trois ans, il décide de s’associer avec d’autres artistes pour saisir – et même créer – l’opportunité d’y installer des ateliers de travail. Une telle surface est gérable par un petit nombre de personnes. Pour cette raison, il avait renoncé à louer une plus grande parcelle proposée par Creative Valley initialement.
L’idée de l’association était de formaliser les choses de manière concrète et égalitaire, et également d’impliquer les participants sur le territoire et sur une certaine durée. Cette égalité se retrouve dans le partage décisionnel, spatial et économique des ressources et des charges : chacun a le même droit à la parole dans les prises de décision ; la même surface initiale, environ 25 mètres carrés, dont il ou elle fait ce que bon lui semble ; les mêmes charges de location et fonctionnement de l’association.

Par affinités d’abord, mais aussi par l’intermédiaire d’annonces sur Facebook, huit artistes finissent par se réunir et fonder l’association, baptisée les Ateliers Babiole.
Ensemble, en partenariat avec Creative Valley, ils occupent donc une partie du Nucléus où ils voisinent avec quelques espaces de coworking et plusieurs locataires réguliers (artistes, artisans, startups).

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Logo des Ateliers Babiole, créé par Danaé Monseigny

À l’image de leurs profils et de leurs compétences, l’implication des huit membres dans la fondation des Ateliers Babiole est variée. Rémi Uchéda, Camille Rosa, Stéphani Hab, Marion Bocquet-Appel et Danaé Monseigny se sont penchés sur l’existence administrative et graphique de l’association en créant statuts et logo . Guillaume Constantin et Rémi Uchéda ont apporté leurs connaissances en montage de projet, dans les interactions avec la ville d’Ivry-sur-Seine par exemple, et Matthieu Pilaud et Nicolas Giraud-Loge ont déployé leurs compétences techniques de construction pour dessiner, dans une zone quasiment vide à l’origine, les ateliers dont ils ont besoin.
Début 2016, alors que les Ateliers Babiole commençaient à exister en préfecture et sur les réseaux sociaux, prenaient place dans le hangar des espaces de travail adaptés aux méthodes et à l’organisation des huit artistes.

La diversité des personnes embarquées dans le projet permet à la fois d’éviter de reproduire “un mini cercle de l’art contemporain parisien” (selon Rémi Uchéda) et de mutualiser les ressources de chacun. Elle permet également de veiller à faire évoluer la structure et ses atouts sur plusieurs plans à la fois : gagner (et conserver) la confiance de Creative Valley et d’autres acteurs culturels et politiques, et par là même obtenir un espace conséquent à partager, avoir la liberté de l’aménager selon les besoins de ses membres, et, progressivement, la possibilité officielle d’y organiser des événements réguliers.
La structure étant née de leur réunion, tous ses membres ont la même ancienneté dans le projet et, de fait, une légitimité comparable. D’ailleurs, s’ils ont créé eux-mêmes leur régime de collaboration, ils ne comptent pas fonder un nouveau modèle économique mais plutôt optimiser les ressources mises à leur disposition – et c’est là leur mission première – par Creative Valley.
Le projet commun développé par les huit artistes n’est pas, à première vue, directement artistique (ils ne créent pas collectivement), mais touche au cadre de leurs recherches respectives : créer et développer structure propice à la création et à la diffusion de projets artistiques émanant de membres de l’association ou d’artistes invités.

Tous ont d’ailleurs leur point de vue sur l’existence et la légitimité du projet, à l’image de leur implication sur le montage de l’association. Certains accentuent l’importance de l’association comme interlocuteur politique crédible, d’autres évoquent le projet à l’aune des constructions qui ont peu à peu structuré l’espace, dont l’organisation reflète la diversité des modes de collaboration en jeu parmi les membres de l’association.

L’espace et le temps

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Entrepôt du Nucléus avant l’aménagement des ateliers Babiole

Les 200m2 qu’occupent les Ateliers Babiole ne sont qu’une partie du Nucléus. Dans une première moitié du bâtiment, se côtoient quelques bureaux, un petit salon, une salle de réunion, une cuisine, et plusieurs ateliers d’artistes et artisans qui louent eux aussi à Creative Valley et ne font pas partie de l’association des Ateliers Babiole.

L’espace consacré aux Ateliers Babiole en eux-mêmes se situe à la suite de cela et forme un rectangle d’environ 25 mètres par 11. D’un espace « vide » (et/ou remplis d’encombrants), la surface qui leur est dévolue a été divisée à la mesure des besoins des artistes.
L’accord de départ obligeait l’association à laisser libre un couloir central traversant l’entrepôt de bout en bout. Partant de cet axe imposé, deux travées latérales ont donc été spontanément isolées, partagées à leur tour en quatre ateliers distincts pour, selon les cas, un, deux ou trois artistes.

Stéphani Hab, peintre, a souhaité s’isoler du reste du groupe et s’est aménagé un studio individuel. Jouxtant ce premier espace se situe un atelier trois fois plus grand, occupé par Camille Rosa, Marion Bocquet-Appel et Danaé Monseigny. Les trois artistes, dont les pratiques vont de la vidéo à la sculpture, en passant par l’installation, l’aquarelle et la céramique, ne collaborent pas directement sur le plan artistique mais se sont réunies pour rechercher un atelier commun, en périphérie de Paris. À Babiole, elles ont spontanément fait le choix de la mutualisation d’un espace plus grand, adapté à leurs réalisations de grandes dimensions.

De l’autre côté du couloir central, les deux autres ateliers sont ceux respectivement de Guillaume Constantin et Rémi Uchéda d’une part, Matthieu Pilaud et Nicolas Giraud-Loge d’autre part. Ces deux derniers, par souci d’autonomie et parce qu’ils disposent des connaissances et des ressources nécessaires, ont monté une mezzanine pour en augmenter la surface utilisable. Cela permet d’isoler (relativement) leurs bureaux de la poussière générée par leurs réalisations, et de l’encombrement des machines et des matériaux – bois, métal et autres matières – qu’ils utilisent. Les deux artistes ont chacun leur pratique mais collaborent régulièrement tout de même, et ce depuis leur formation aux Beaux-arts de Paris, il y a une dizaine d’années. Le dernier atelier est celui de Rémi Uchéda et Guillaume Constantin. Leurs travaux de sculpture et d’installations, assez encombrants, trouvent là un espace idéal de travail et de stockage.
Tous les huit soulignent avec amusement que l’espace, de fait, est divisé par genre : les femmes d’un côté, les hommes de l’autre. Et tous de préciser que, tout comme la parité exacte a été respectée dans l’association sans vraiment avoir été recherchée, la répartition des espaces s’est faite spontanément : les hommes souhaitaient s’installer par deux, les femmes à une et trois par atelier.

Comme le souligne Nicolas Giraud-Loge, l’aventure des Ateliers Babiole a commencé au bon moment, car tout était à construire, par un groupe spécifiquement formé pour le projet. Au rythme de la disponibilité des artistes et de la récupération de nombreux matériaux çà et là, et avec l’aide de complices et partenaires, l’espace a donc été structuré par étapes et sur mesure, en respectant le cadre finalement assez souple imposé par Creative Valley.
Outre un couloir de circulation, était requise une zone un peu plus large, destinée à d’éventuels événements qui s’insèreraient, logiquement, dans la programmation éclectique de l’ensemble des locataires du Nucléus. Cet espace central allait permettre d’accueillir des accrochages communs et des projets de plus grande ampleur, réalisés par les artistes Babiole ou par d’autres. Aménagé après les ateliers, vers le mois de juin 2016, cette zone délimitée par des cimaises partielles, qui en font un espace « propre », marque l’antichambre des espaces alloués aux Ateliers Babiole.

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Les Ateliers aménagés, vus de haut. Sur la droite : côté “hommes”, sur la gauche, côté “femmes

Les ateliers sont tous cloisonnés et ont des portes qui ferment à clef, mais l’absence de plafonds et l’ouverture des espaces en hauteur permet une certaine perméabilité avec le reste de l’entrepôt. Un bon compromis entre le “chacun chez soi” et une vie collective trop polluante.
De plus, chacun ayant d’autres activités plus ou moins régulières, les huit associés ne se retrouvent pas systématiquement à l’atelier au même moment. En plus des emplois occupés par les uns et les autres pour vivre, les opportunités de résidences ou de production in situ alternent, à des rythmes très divers, avec des phases de travail à l’atelier.
Tout en étant favorisée, la collaboration artistique ne s’est imposée à personne. Chacun a son organisation de l’espace et du temps, qui influent évidemment, sur sa pratique.

Ce que l’atelier fait à la pratique

Sans surprise et chacun à leur manière, tous constatent l’influence de la structure – à la fois le lieu et l’association, la base du projet et les personnes qui le portent – dans l’évolution de leur pratique.
Le fait de fréquenter régulièrement cet espace partagé donne une certaine ambiance « beaux-arts » au lieu, que plusieurs d’entre eux présentent comme favorable à la création. L’énergie déployée par les membres du groupe, que ce soit dans le montage de l’association, l’aménagement de l’espace ou dans la pratique créative à proprement parler, est contagieuse. Plus prosaïquement, le fait de cohabiter permet une entraide au quotidien, le prêt d’outils, le partage d’informations ou tout simplement les discussions sur leur travail.
La possibilité de confronter son travail au regard des autres est essentielle pour les artistes. Cela peut se faire au quotidien, mais aussi lors d’actions communes, comme l’exposition « Anaïs Anaïs » à l’automne 2016.

Pensée à l’origine comme événement inscrit dans les Portes ouvertes des Ateliers d’artistes organisés par la Ville d’Ivry-sur-Seine, l’exposition a réuni les travaux des huit artistes de Babiole ainsi que trois invités : François Bianco, Jean-François Leroy et Alexandra Sá. Elle a été mise en place dans l’espace central situé avant les ateliers personnels. Les onze artistes ainsi réunis ont montré leur travail sans forcément rechercher une unité de propos mais en trouvant des résonances d’une pièce à l’autre.

Administrativement parlant, cette exposition a montré les limites de l’occupation d’un ancien hangar tout juste réhabilité : à quelques jours de l’ouverture des Portes ouvertes des ateliers de la Ville, une commission de sécurité juge le bâtiment trop peu sûr pour accueillir du public. L’exposition aura tout de même lieu mais ne sera, officiellement, accessible qu’à titre privé – c’est-à-dire, dans les faits, sur rendez-vous.
Malgré ce contretemps, l’exposition est un élément essentiel dans l’histoire de Babiole : elle insuffle une dynamique de partage et de diffusion. Depuis « Anaïs Anaïs », plusieurs artistes et collectifs, accueillis en résidence courte ou sur des projets d’expositions, se sont succédés - et continuent – dans cet espace, suffisamment grand pour accueillir des projets conséquents. De plus, l’événement en lui-même a été l’occasion de réaliser un film promotionnel réalisé en drone pour l’une des startups du Nucléus qui en fait la promotion, Droneez.
Hors de l’atelier, d’autres opportunités se présentent à l’association. Plus tôt dans l’année, en juin 2016, certains artistes des Ateliers Babiole avaient participé à un autre événement annuel de la Ville : Ivry en Fête. Rémi Uchéda, invité à réaliser une performance dans la ville, autour de la fontaine du parc Jules Coutant, a à son tour invité Matthieu Pilaud et Danaé Monseigny à montrer des pièces, sculptures et performances. Cette fois-là, le problème de la sécurité des lieux ne s’était pas posé, l’intervention ayant lieu dans un parc géré par la Ville.

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Le Manège des Fondeurs de Roue, en résidence dans l’espace central.

Dans un autre registre, Matthieu Pilaud a ainsi été à l’origine de l’accueil par Babiole du collectif Les Fondeurs de Roue dont il est membre fondateur. Ce collectif réunit douze artistes, parmi lesquels Nicolas Giraud-Loge, et travaille depuis quelques années à la restauration d’un carrousel ancien et sa transformation en une structure mobile de diffusion artistique. Le Manège mesure environ cinq mètres de diamètre : il fallait bien un espace comme celui-ci pour monter une telle structure. L’occupation de cet espace par les Fondeurs, réitérée et comparable à une série de résidences, constitue l’une des nombreuses étapes de montage du projet durant laquelle, travaillant de manière intensive, les membres du collectif ont pu avancer sur une phase très technique du projet.

À titre individuel, l’atelier résonne dans les travaux des artistes. Rémi Uchéda, fondateur de cette « structure » associative, travaille parallèlement sur des manipulations, des déformations et des assemblages de « structures » d’objet plus ou moins familiers, inspirés de mobilier domestique ou urbain – ou même directement prélevés dans l’espace public. Le parallèle avec la manière dont il cherche à fonder une association qui ait de la « tenue », pour soutenir le travail d’artistes et sa diffusion, est frappant. De même, il joue avec l’homonymie du lieu, Babiole, et de ces petits objets sans importance dont on essaie de faire quelque chose. Les formes qu’il crée sont assez cohérentes, bien que plus “propres”, avec les innombrables vestiges d’activités humaines qui jonchaient, avant leur travail d’aménagement, cette partie de l’entrepôt.

Stéphani Hab profite de l’atelier pour concrétiser des peintures pour lesquelles l’espace manquait dans son ancien atelier. L’atelier offre la possibilité de travailler des formats plus conséquents allant jusqu’à deux mètres de côté. L’artiste souligne que la lumière offre des variations intervenant dans la conception même de ces pièces, qui elles-mêmes jouent de la superpositions de couches, transparences, reflets, opacités et effets de brillance. Au fil des moments passés à l’atelier, Stéphani Hab expérimente et met en œuvre une observation narrée d’un paysage observé et remodelé sous les couches de peinture.

Marion Bocquet-Appel utilise la céramique dans une pratique très plastique, conceptuelle, souvent en collaboration avec des entreprises ou des institutions. Ses recherches l’ont en effet amenée à travailler à partir des ressources d’entreprises comme Seralp, qui utilisent la céramique dans des productions industrielles. Les résidences et expositions qu’elle prépare au moment de notre rencontre (en février 2017) impliquent qu’elle a finalement passé peu de temps à approfondir des recherches sur lesquelles la production est moins ambitieuse, réalisables à l’atelier.
Elle peut à présent se concentrer sur son travail, se « poser » à l’atelier et faire un point. Sa pratique se situant entre théorie et pratique, entre concepts contemporains et pratique très plastique de la sculpture, elle a besoin de ces temps de réflexion, d’expérimentation, qui nourrissent ensuite ses nombreux projets de résidences et de voyages.

Danaé Monseigny manipule aussi bien les matières organiques comme le bois brûlé, les plumes, le cuir, les cheveux, que des matières synthétiques. Les espaces qu’elle occupe avec Camille Rosa et Marion Bocquet-Appel lui permettent de déployer de grandes pièces dans une zone assez dégagée de l’atelier. La solidité et l’état “pas parfait” des lieux l’autorise à utiliser le sol pour y fixer ses installations et sculptures les plus hautes, telle Tabou, présentée dans l’exposition “Anaïs Anaïs”. Cette pièce, comme le reste de son travail, est inspiré de l’univers souterrain et mystérieux des récits, mythes et légendes personnels. Elle apprécie de travailler en compagnie d’autres artistes, aux pratiques, connaissances et compétences différentes.

Camille Rosa, au moment où je la rencontre en avril 2017, termine une résidence qui la tenait éloignée de l’atelier, et amorce une période où elle pourra y travailler de manière plus régulière. Elle apprécie que les espaces de Babiole soient à la fois grands et « imparfaits ». Dans un tel environnement, elle dit pouvoir mieux se permettre d’orienter ses recherches sur des volumes plus encombrants, et même plus salissantes. La pièce qu’elle prépare pour Jeune Création combine des formes animales et des matières hybrides telles que le cuir, et exploitera la grande hauteur sous plafond offerte par la galerie Thaddaeus Ropac.
Camille Rosa reconnaît également l’intérêt conceptuel de l’association : au-delà de la mise à disposition d’un espace, le fonctionnement horizontal de Babiole implique des discussions plus poussées lorsqu’il s’agit de réfléchir aux actions et aux orientations à engager collectivement. C’est l’occasion de réfléchir ensemble à la position du groupe au sein du Nucléus, et plus largement au rôle des Ateliers Babiole vis-à-vis d’autres acteurs de la culture, que ce soient les artistes ou les collectivités territoriales.

Matthieu Pilaud profite de l’atelier pour travailler sur plusieurs choses en même temps. Il travaille énormément sur le projet qu’il mène depuis environ trois ans avec les Fondeurs de Roue, ce collectif fondé par lui et Fanny Didelon, dans le but de (re)monter un carrousel en le transformant en plateforme de diffusion d’œuvres d’art. Le projet vise à la fois la réhabilitation de la structure du manège et la création d’œuvres (sculptures, mobiles, peintures, pièces sonores…) fidèles au système du manège classique : sur le plateau tournant, pas question de montrer des œuvres intouchables, elles seront donc praticables au même titre que les chevaux de bois traditionnels.
En plus de son travail au sein du collectif des Fondeurs de Roue, Matthieu Pilaud développe en atelier son travail personnel. Il explique exploiter l’atelier comme un « espace d’expérimentation où [il] réalise des pièces de plus petit format » que lors de ses résidences. Certaines des pièces qu’il a réalisées depuis le montage des Ateliers Babiole exploitent les ressorts développés sur des appareils de guerre : formes “furtives”, elles jouent sur des transparences et des illusions d’optiques et sont issues, pour certaines, d’avancées techniques faites pendant la Première Guerre mondiale en terme de formes. Les recherches effectuées en atelier peuvent finir par servir de maquettes pour des projets à plus grande échelle, réalisés in situ lors de résidences.

Nicolas Giraud-Loge, voisin d’atelier de Matthieu Pilaud, travaille également sur des constructions complexes. Il manipule toutes sortes de matériaux : métaux, bois, plastiques divers, mais aussi objets étranges récupérés ici et là - lorsque je le rencontre, en janvier 2017, des patins de cireuse, empilés dans un coin sur un mètre de hauteur, attendent d’être mis en forme dans un projet futur. Ses recherches portent sur la sculpture dans sa relation avec l’espace et avec les personnes : il regrette la déception chronique que provoque traditionnellement ce médium et son injonction (plus souvent imposée par les institutions que par les artistes d’ailleurs) de “ne pas toucher”. On comprend alors la participation de Nicolas Giraud-Loge au Manège des Fondeurs de Roue. Dans ce collectif, il s’investit sur les différentes phases de restauration de la structure et propose une œuvre qu’on peut donc toucher et même parcourir ou s’y allonger : pour le plancher du Manège, le “capot”, il a créé un sol de métal percé de grands trous, d’où jaillissent des formes arrondies, bulles irrégulières de silicone orange. Ces formes un peu baroques résonneront aux autres sculptures mais aussi aux peintures et compositions sonores ou lumineuses créées pour le Manège par les onze autres artistes membres du collectif.

Guillaume Constantin, lui, se décrit plutôt comme un « membre fantôme » - amusant quand on connaît cette partie de son travail, la série photographique intitulée Everyday Ghosts, dans laquelle il chasse les apparitions d’esprits au détour d’une ombre, d’une porte, d’une affiche usagée ou d’une bouche d’égouts. Peu présent à l’atelier, il bénéficie tout de même de l’énergie, ce « tissu de motivations” dont il fait partie. Il souligne qu’à la différence de Rémi Uchéda qui travaille dans l’atelier, lui a commencé par utiliser l’espace essentiellement comme lieu de stockage de ses pièces. Progressivement, il compte y produire des pièces pour de futurs projets personnels, dans ce lieu à l’espace rêvé pour un artiste parisien.

Ici, la mutualisation des ressources se fait moins dans l’optique de réaliser des pièces (exceptions faites de Matthieu Pilaud et Nicolas Giraud-Loge, et les Fondeurs de Roue) que dans celle de bâtir et développer la structure physique et administrative qui permet de conserver de bonnes conditions de travail. Tout cela venant poursuivre et prolonger, voire élargir l’impulsion donnée par Creative Valley.
Agissant en amont du travail des artistes, la structure permet également d’agir sur sa diffusion, à travers des projets de production ou d’exposition développés dans l’espace central à Babiole, mais aussi dans d’autres lieux.

Perspectives
Si dans les perspectives que chacun projette dans le projet, se manifestent divers points de vue, tous ont en tête d’entretenir et développer les avantages offerts par la formule Babiole, au moins sur la durée du bail qui se termine en 2018.
Certains parlent de “finitions” à apporter au projet, évoquant les choses qui restent à aménager et qui permettront de développer les activités possibles de l’association : espaces à continuer d’aménager pour accueillir des résidences et des expositions collectives, mais aussi partenariats à mettre en place pour des collaborations croisées.

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Exposition “Anaïs Anaïs”, septembre-octobre 2016. En arrière-plan, aperçu des ateliers côté “hommes”.

L’opportunité de collaborer avec les autres locataires du Nucléus (qu’ils travaillent dans le champ artistique ou non), et la possibilité d’accueillir des artistes en demande de soutien technique, administratif et évidemment spatial, est une ressource enrichissante indéniable sur le plan artistique et en termes de réseau. Ainsi, résidences et expositions dans l’espace central sont amenées à être poursuivies. Ayant des pratiques artistiques diverses, certains membres de Babiole regrettent de ne pouvoir, au quotidien, dialoguer avec des artistes ayant un médium ou des questionnements similaires. Cela peut être compensé par l’organisation d’expositions confrontant les travaux d’artistes de Babiole à ceux d’artistes extérieurs mais réunis sur un thème ou un médium commun.

Stéphani Hab évoque également d’autres ateliers collectifs comme de potentiels collaborateurs artistiques, sur un commissariat croisé par exemple, ou inspirateurs sur des questions communes, comme les moyens d’accueillir un public sur un lieu non prévu pour cela.
À ce propos, tous les membres de Babiole souhaitent fermement ne pas s’en tenir à la douche froide de l’interdiction d’ouvrir au public à l’automne 2016. La Ville ayant renouvelé en 2017 son invitation à Babiole à participer aux Portes ouvertes, montrant par là une confiance précieuse à l’égard de l’association, ils sont décidés à faire le nécessaire en matière de sécurité du public.
En attendant, l’identité des Ateliers Babiole, à présent lisible au sein du complexe Nucléus, est un avantage certain dans la collaboration avec les acteurs culturels de la Ville – collectivités et centres d’art, mais aussi habitants du quartier et usagers des infrastructures d’Ivry.

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Exposition “Anaïs Anaïs”, septembre-octobre 2016, dans l’espace central avant les ateliers. En arrière-plan, départ du couloir central.

Durant l’année sur laquelle j’ai rencontré les artistes de Babiole, j’ai observé avec stupeur l’évolution de l’association. Depuis l’ouverture début 2016 à ce printemps 2017, des événements ont été organisés, des espaces ont été aménagés au-delà des seuls ateliers des artistes, des collaborations variées ont eu lieu, tout en donnant à chacun les moyens de développer ses propres recherches et projets. Il est fascinant de voir que le régime de cohabitation et de collaboration en œuvre au sein de Babiole (et plus largement du Nucléus d’ailleurs), fondé sur une telle pluralité de profils, poursuit sa route en développant continuellement ses activités.

En perspective, je suis tentée de projeter sur la formule Babiole une identité plurielle, qui portera des projets communs pouvant valoriser le travail de chacun tout en permettant des échanges avec d’autres artistes et collectifs. Et comme “à Babiole, tout évolue tout le temps”, ce que font remarquer plusieurs des artistes, faisons le pari que cette collaboration trouve un développement au-delà de 2018, au Nucléus ou ailleurs.