La Nuit Blanche et les étoiles, à voir avant qu’elles filent.

par Emilie Bouvard ;

Nuit du samedi 7 octobre 2012

Une exposition collective réussie est une constellation : elle fait forme. Certaines y arrivent et c’est magnifique. En avant pour le voyage.

1ère halte : le système Lebel, galerie de Roussan, métro Belleville

Jean-Jacques Lebel a introduit le happening en France dans les années 1960. Il rassemble à la galerie de Roussan avec Nabila Mokrani une quarantaine d’artistes. On commence par un pavé de mai 1968 enrubanné de bleu-blanc-rouge par Esther Ferrer, reine de la performance notamment féministe des années 1970, qui donne le ton. Les œuvres, des formats 21 x 29,7 cm, sont disséminées dans la galerie, de format maniable, souvent en papier, comme des imprimés à diffuser ou des tracts, elles ont un côté réactif, agit-prop, elles sont compactes, denses, énergiques, énervées. C’est le cas des lettres d’amour noircies de Joël Andrianomea Risoa, d’une photographie en négatif d’un cocon de Françoise Janicot (autre artistes féministe), performance au cours de laquelle elle se bâillonne et s’entoure le visage d’une corde, de la pierre qui fume un joint des frères Chapuisat, du tracé agité et énervé de Mathieu Bonardet à même le mur, de la cannette en béton posée à côté de cette petite vitre brisée par Aubry & Bourg – un genre de pavé qu’on balancerait bien à son tour. D’autres travaux renvoient à Lebel, outre son collage : des corps subversifs, une référence à Sade dans la cage d’escalier et aux 120 minutes dédiées au divin marquis, des collages de nanas en tenue légère (Frédéric Léglise), un néon rose accouplant deux spermatozoïdes d’Oliver Beer, Erro, Arnaud Labelle-Rojoux, etc. Et puis, des saynètes bizarres, deux Playmobil se faisant face dans une boîte, séparés par un miroir (Ludovic Duchâteau), un type qui s’apprête à sauter d’un plongeoir (Mathieu Briand).

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Vue du rez-de-chausse de la galerie de Roussan

Galerie de Roussan

2ème arrêt : la comète graphique Daniez et de Charrette, métro Jourdain

On pénètre dans une sorte de petite utopie architecturale : une mini usine-cité-jardin d’un autre siècle, où dans un ancien atelier entouré de grandes baies vitrées, est installée un genre de pépinière pour travailleurs free-lance (mac, plantes vertes, lampes et canapés vintage). C’est ici que la comète Daniez et de Charrette s’est posée avec une floppée de jeunes manieurs de crayons sur papier. Pour filer la métaphore stellaire, on reste absorbé devant les ciels (?) de Caroline Corbasson, où le graphite, et l’encre peut-être, forment une sorte de moucheté noir parsemé de lueurs blanches, et enlevés par certains des dessins de Réjane Lhote où le trait se diffuse dans des nébuleuses colorées partiellement géométriques.

Encore samedi 27 octobre.
Galerie DDC

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Caroline Corbasson, Ciel de la série Ether, technique mixte sur papier, exposé chez DDC

3ème stop : la galaxie des Cascades de l’Infraréel, métro République, où l’on retrouve Caroline Delieutraz
On est chez Xpo, une jeune galerie, née avec le printemps. Déjà, le titre de l’expo intrigue, voire promet – on se demande aussi ce que cache ce titre poétique de science-fiction : « cascades ? », « infraréel ? ». Les œuvres rassemblées par les Commissaires Anonymes inventent un nouveau style : la technologie du voyage spatial et des messages aux extraterrestres, de la machine à faire une, fragile, unique, bulle au look 19ème type Tintin sous la mer, de la souris, de la ville utopique, et même les forces de révolution terrestre, chutent dans une forme de réalité matérielle jouissive. La chute d’eau et le gaz d’éclairage ? Cette chute ne fait pourtant pas passer ces virtualités (internet, lois de la physique) dans le low tech. Les objets sont faits de matières précieuses, polies, qu’on a envie de toucher, cire, cuivre, étain, écran brillant d’ordinateur, panneaux solaire qui font tourner la tête de la terre, un bélier de pierre, une ville pyramidale d’acier et de poissons de fer. Cette exposition à la profonde unité plastique propose donc une matérialisation de la technologie en rupture avec le style low-tech, et emmenant dans un autre voyage parallèle, dépassant le constat, faisant art.
XPO Gallery

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Juliette Goiffon et Charles Beauté, Top 100, 2012, laiton gravé, 22 x 30 cm (série de 100), courtesy xpo gallery

Etape n°4 : la planète Less is more, métro Faidherbe-Chaligny
Easy living in outer space. Quand on entre dans cette galerie-loft-appartement, on se demande d’où vient le papier peint. Il ressemble vaguement et de loin à celui d’une chambre d’enfant, d’une chambre d’enfant d’un goût discutable – la frise particulièrement, aux dessins vaguement animaliers indéfinissables. Dans cette chambre d’enfant, on fume ? ou est-ce interdit de fumer ? dans un médaillon de bois précieux, une peau de renard argentée ondulant comme de la fumée est traversée d’un rayon bleu et rouge. Dans l’écran de la télévision, la fête à laquelle l’enfant n’est pas convié : soie, satin, épaulettes, cheveux gaufrés mais classes, flacons d’alcool ou de parfum plongeant le spectateur dans un bain légèrement ancien, années 1980-90, quand le nude n’était pas encore à la mode, et que l’on savait que le maquillage, la volupté capiteuse et lourde et les tissus brillants savaient, frôlant le kitsch, être mélancoliques. Voyage sur une autre planète donc, celle, incroyable et inouïe, de Zoe Williams (et autres…).

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New project Less is more
[Là, on a rechargé les batteries dans le petit bar du coin du marché d’Aligre, le Penty, à coup de thés à la menthe. Rappelons que cette fin d’après-midi/ nuit là, il pleuvait.]

Fin du voyage : Urs Fischer à l’ENSBA, back on Earth, métro Saint-Germain-des-Prés

Retour sur la terre mouillée et en morceaux à défaire encore d’Urs Fischer dans la Cour de l’ENSBA côté Seine, à peine réchauffée par les bougies qui brûlent lentement dans la chapelle – car si l’art se consume chez Fischer, il emporte avec lui les copies des Maîtres anciens remisés au tombeau.

Emilie Bouvard