L’éclat d’un feu

par Septembre Tiberghien ;
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Aimé Mpane, sans titre, 2012

À l’orée du parc de Malou, à Woluwé-Saint-Lambert, se trouve une maison joliment nommée la Médiatine. Dans le cadre des Monographies ARTS +, le centre culturel Wolubilis donne la chance à deux jeunes artistes d’exposer leur travail dans cet espace peu orthodoxe. Ainsi, le lieu accueille jusqu’au 16 décembre les œuvres d’Aimé Mpane et de Samuel Coisne, deux artistes aux parcours apparemment opposés, mais qui dessinent ensemble une topographie évocatrice d’un monde en pleine déliquescence.

L’exposition s’ouvre au rez-de-chaussée avec une sculpture en pied de l’artiste congolais, sans doute un autoportrait, auquel est épinglée en guise de toge une coulée de drapeaux jaunes, bleus et rouges, comme un relent de nationalisme enflammé. Enflammées, c’est peut-être en effet l’adjectif qui conviendrait le mieux aux œuvres d’Aimé Mpane, pleines de fougue et de passion, dont sourd une violence contenue.

Derrière cet homme de bois grandeur nature, à la musculature imposante, se trouvent des portraits de femmes et d’enfants, taillés à coup d’herminette dans de petites planches de contreplaqué, peintes de couleurs vives. Les visages écorchés laissent entrevoir les strates successives du bois, comme une sorte d’archéologie de la matière. Malgré l’apparente gaieté qui émane de cette galerie de portraits, certains tableaux, comme celui de ce jeune garçon se détachant sur fond vert, exprime une réelle souffrance, presque une supplique. Le titre de l’œuvre, Icône contemporaine, laisse transparaître le désir de l’artiste d’édifier en martyr cet enfant, de la même manière que la Madone du Kosovo, dont l’image a littéralement envahit les écrans de télévisions et les journaux avant de venir se graver à jamais dans nos mémoires.

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Icône contemporaine, 2011

Grâce à une technique primitive, hérité du savoir-faire familial, l’artiste né à Kinshasa explore dans ses sculptures, peintures et installations des thèmes relatifs à la mort, à l’enfance et à l’injustice, avec un regard teinté d’humour et de malice. Comme dans cette œuvre où le regardeur est invité à approcher son visage d’un portrait défiguré, semblable à une cible, dont jaillissent des dizaines de fils eux-mêmes reliés à des fléchettes plantées dans des cercles noirs disséminés sur le sol, les murs et le plafond de toute la pièce. Ceux-ci contiennent des aphorismes de types publicitaires, dévoilant un schéma de communication caduque, où émetteur et récepteur ne s’entendraient plus. Sur un plan métaphorique, cette installation compose une vaste toile d’araignée dans laquelle viendrait se pendre et s’agglutiner les préjugés de toute sorte, récusant par le fait même toutes velléités d’interprétation post-colonialiste de l’œuvre d’Aimé Mpane.

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Sans titre, 2012

Samuel Coisne nous propose quant à lui un parcours tout en douceur et en rêverie, qui décolle au premier étage avec la photographie d’un avion de papier planant parmi les nuages, au-dessus de montagnes floconneuses (Origami, 2008).

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Origami, C-Print sur aluminium, 2008

Un photomontage d’une apesanteur poétique, du reste assez emblématique de son travail. Puis, sous les lourdes poutres de bois, que l’on imagine volontiers poussiéreuses, on fait la découverte d’une merveilleuse dentelle de papier découpé : une Europe qui s’étiole sous le regard amusé de spectateurs interloqués par cette curieuse leçon de géographie.

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Europe, papier découpé, 2011

La vi(ll)e ne tient qu’à un fil est le titre d’une autre de ces œuvres fragiles, un plan de Paris taillé avec d’infinies précautions dans un bout de tissu noir. Ces deux cartographies aériennes et aérées rappellent par la précision de leur exécution le travail des dentelières du nord de la France, dont l’artiste est originaire. En vérité, dans cette salle, tout semble ne tenir qu’à un fil : les vitres constellées d’éclats, mais qui demeurent en place dans leur cadre comme par enchantement, ou encore les fils de fer tendus de Spider Lace, qui forment un réseau concentrique à la manière d’une toile d’araignée. Au sol, des fragments de miroirs brisés sont harmonieusement répartis, en réponse à cet équilibre précaire. Une île imaginaire qu’on ne saurait aborder sans y laisser un peu de soi-même, ne serait-ce qu’un reflet. L’emploi du miroir et du verre comme matériaux de prédilection induit une fragilité symptomatique d’un monde qui se désagrège petit à petit. En témoigne la boule à facettes dépouillée de Discoworld qui illustre à merveille la théorie de la dérive des continents. Reflet d’un monde pixélisé et fragmenté, qui s’étourdit dans une fête perpétuelle et superficielle, l’œuvre pourrait servir le discours cynique de ceux qui croient à l’apocalypse. Mais il n’en est rien, car bien qu’empreintes d’un questionnement qui implique une certaine gravité, l’œuvre de Samuel Coisne est comme protégée par un écrin de légèreté.

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Discoworld, boule à facettes, moteur, 50 cm, 2008

Aimé Mpane et Samuel Coisne nous conduisent ainsi à travers les méandres d’une expérience intimiste, dont l’œuvre fait volontiers place à la rupture et à l’accident. En employant des matériaux bruts et des débris recyclés, les deux artistes laissent affleurer une véritable poétique de la matière. Comme le disait le philosophe Gaston Bachelard : « Il est des rêveries d’enfance qui surgissent avec l’éclat d’un feu ». Et c’est bel et bien cet éblouissement qui permet de s’élever au-dessus du quotidien et de l’Histoire.