Carine Klonowski Lancer le diaporama : 7 photos

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"Horizon", dessins numériques, publiés dans la revue TALWEG #2, La Périphérie, Pétrole éditions, 2014. photographies © Pétrole éditions

Carine Klonowski aime raconter son travail. Pas vraiment "en parler" ni le décrire, mais raconter la longue suite d’événements qui l’ont amenée à une forme. Là où d’autres artistes inviteraient à la confrontation directe avec leurs travaux, ou plus souvent avec des images de leurs travaux, Carine Klonowski convoque l’histoire de la maturation de ses idées, de leurs premières apparitions discrètes et désordonnées à leurs multiples mues, jusqu’à, parfois, une forme acceptable comme œuvre « finale ». Cette narration s’entortille autour des situations de travail variées, de collaborations nouvelles, de timing contraint. Elle égrène les opportunités qui se sont évaporées, laissant derrière elles une impulsion créatrice qui ne demande qu’à s’exprimer ailleurs, plus tard, dans un environnement plus généreux.

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"Sans titre (horizon #2)", installation vidéo (vidéoprojection, animation : 1’48" en boucle), dimensions variables, 2015

Quand je l’ai rencontrée il y a environ un an (dans l’atelier qu’elle partageait à la Villa Belleville), nous nous sommes penchées sur la récurrence de l’écran dans son travail – au-delà du fait que, comme beaucoup d’artistes, elle travaille sur ordinateur. Ses recherches sur le dégradé, la persistance des vidéoprojecteurs dans ses installations, les tentatives possibles de décomposition de la lumière et de ses dérivés neigeux et pixellisés sur les machines sont autant de ramifications de cette monomanie en variations croisées. Ainsi par exemple, une parution dans la revue Talweg présentant différentes phases d’un trait de lumière s’étirant progressivement sur toute la hauteur des pages (Talweg #2 (Horizon)) a pu déboucher sur une installation vidéo où la lumière devenait sujet et matériau de l’œuvre (Sans titre (horizon #2)).

Un an plus tard, elle me décrit un terrain vague, une scénographie de poteaux en extérieur, une porte de grange : des éléments très concrets, spatiaux, qui viennent donner du relief à ses écrans. Des éléments de scénographie, mais aussi du texte. Très souvent des extraits de textes collectés ou composés par d’autres : un commentaire sur Youtube, un titre de roman, ou la compilation de plusieurs de ces formules qui souvent manipulent l’hyperbole avec enthousiasme.

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"Tell me a story When night falls", vidéo, HD 16:9, 52’37’’, 2016

En résidence à l’été 2016 à Nantes, Carine Klonowski est invitée par le collectif 4 avenue de la Calypso à investir un espace constitué d’un mur et d’une sorte de porte de grange. Elle y montre la vidéo Tell me a story, When night falls en boucle sur un écran fixé au mur, et Sans titres #1, un tag bombé à la peinture orange sur une porte. La vidéo diffuse une conversation sous forme de sous-titres, qui semble être menée au sein d’un couple qui échange sur sa propre histoire. On essaie de suivre cette discussion qui tourne autour de plusieurs « you », de communication, de souffrance, et de la naissance de la relation, mais rapidement les pistes se brouillent et on ne sait plus vraiment qui est qui, qui parle de quoi. Pendant ce temps, l’image suit, pendant presque une heure, le lent déclin du soleil à son coucher. Des sons d’oiseaux, de voitures, de vent et de moutons nous plongent dans une campagne banale. Aux côtés de la vidéo, est tagué énergiquement sur une porte : « de l’aube à la nuit jusqu’à demain, pour toujours forever souviens-toi ». Patchwork de formules magiques de contes de fées, écho décalé aux questions et reproches échangés dans la conversation.

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"Tell me a story, When night falls", vue d’exposition, Soleil ! Ma grotte !, Permis de construire, Nantes, 2016

Lorsque Carine Klonowski aborde cette pièce, elle ne la décrit pas comme je viens de le faire. Elle démarre sa narration longtemps avant, quelques années plus tôt, pour expliquer l’idée initiale, celle de filmer une enseigne « Sunset » au coucher du soleil, et la discussion inopinée qui a eu lieu à ce moment avec son complice de tournage. Depuis, la discussion est arrivée au centre du projet, elle s’est transformée en un échange absurde avec Cleverbot – le robot doté d’intelligence artificielle créé par Google – et a fini illustrée par les images d’un vrai coucher de soleil tournées un an plus tôt. Le tag n’avait rien de spontané, mais il s’est imposé à Carine Klonowski sur place et a été un geste assez libérateur, comme une reprise de contrôle sur l’espace physique de diffusion de la vidéo. Dans une exposition de l’automne suivant (« Non meublé », commissariat Data Rhei), elle associera la même vidéo avec une autre phrase issue de la même anthologie de titres de romans à l’eau de rose.

Ce même été, une autre opportunité de production se présente dans le cadre de Saisons partagées au Jardin C / La Fabrique à Nantes, sur une invitation du Collectif Occasionnel composé des artistes Minhee Kim et Alexandre Meyrat Le Coz. Elle y prépare une installation qui est montrée avec celles de trois autres artistes – le Collectif Occasionnel ainsi que Enna Chaton – dans une exposition à la fin de l’été 2016 : « Pour cette fois Dédale ».
En arrivant sur le site, Carine Klonowski n’en mène pas large. Le deal est simple mais différent de ce qu’elle a l’habitude de faire : il s’agit là encore d’occuper un espace en extérieur, sur un jardin ponctué d’imposants poteaux qui structurent l’espace – et de fait le rythment, l’habitent, le gênent aussi. On est loin de la surface libre et potentiellement infinie qu’offre habituellement un écran.

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"Total Ecran", installation vidéo (pares-soleil auto, tendeurs, diaporama vidéo et son en boucle), dimensions variables, 2016

Et pourtant, il sera tout de même question d’écrans dans Total Écran, l’installation vidéo qui prend forme à l’issue de cette résidence : sur un ensemble de pare-soleil de voitures fixés par de gros tendeurs entre deux poteaux, Carine Klonowski projette une playlist de vidéos de vulgarisation traitant de tempêtes solaires ou du champ magnétique du soleil. Les images quasi abstraites se succèdent, rappelant les écrans de veille au style intergalactique, et sont accompagnées d’une musique ambiante aux basses amplifiées – pour le clin d’œil à la matérialité du monde du tuning – qui fait écho aux bandes sons parfois choisies dans les émissions scientifiques.
Une œuvre née du défi de travailler dans un environnement très inhabituel. Comme l’artiste le précise elle-même, travailler en plein air n’a jamais été son fort, ce qui peut sembler assez ironique pour une artiste fascinée par la lumière du soleil. Et puis, les éléments trouvés sur place, et également l’énergie de travailler entourée d’artistes qui, eux, semblent à l’aise avec les moyens du bord l’inspirent. On ne peut pas vraiment parler de tournant radical dans son travail, puisqu’il est question de lumière du soleil tout de même, mais on sent cette envie de donner plus que des écrans à regarder : un espace à parcourir, et des liens à tisser de manière active. En l’occurrence, l’interaction de plusieurs de ses obsessions, anecdotique, affleure : les écrans sont pare-soleil, de projection ou de veille, tandis que la lumière solaire diffusée par la vidéo rebondit sur les pare-soleil réfléchissants et rivalise avec la vraie lumière du soleil couchant.

Alors que ses seules vidéos pouvaient passer pour des œuvres presque immatérielles au mode de diffusion minimal, les dernières installations de Carine Klonowski convoquent de la matière, de l’espace, une épaisseur à laquelle sa pratique de commissaire n’est pas étrangère.

En effet, Carine Klonowski a rejoint le Syndicat Magnifique, collectif composé des trois commissaires Thomas Conchou, Anna Fera et Victorine Grataloup. Ils l’avaient invitée à présenter Prime time #1, performance mettant en jeu sa recherche sur le dégradé dans le cadre de Jeune prédation #7, à la galerie Jeune Création au printemps 2015.
Une nouvelle collaboration voit le jour, pour la rédaction d’un article paru dans la revue Vacarme écrit à quatre voix sur l’économie précaire mais dynamique des jeunes artistes en Île-de-France (« La vie d’artiste(s) »). La seconde prend la forme d’une exposition au début de l’été 2016 : « Inner Earth » a été mise en place dans un espace souterrain de Pantin. On pouvait y voir les œuvres de douze artistes réagissant aux théories de la terre creuse, fondées sur l’hypothèse d’une planète inversée, habitée en son noyau et non à sa surface. On retrouve là l’intérêt de Carine Klonowski pour la physique des planètes et ses ressorts de poésie cachée...

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"FLARE flare", installation vidéo (pare soleil auto, vidéoprojection et vidéo en boucle, ordinateur portable, enceinte, son), 2016

Au sein du Syndicat Magnifique, elle apporte au collectif son point de vue d’artiste – le collectif se définit d’ailleurs aujourd’hui comme composé de « trois commissaires et une artiste ». Inversement, les discussions sur le travail d’autres artistes et les enjeux de l’exposition nourrissent, par ricochet, le travail de Carine Klonowski. C’est cela notamment qui lui apporte l’envie de partager un peu plus que des seules vidéos. Alors que ses premiers travaux exposés l’étaient dans une certaine sécheresse – c’est elle qui le dit ainsi – ses dernières propositions sont situées dans l’espace, proposent une circulation, des allers-retours entre différentes œuvres qui amènent les visiteurs à créer du sens. C’est comme si l’artiste intégrait à son travail la part de médiation qui revient plus souvent, dans une exposition institutionnelle classique, à l’équipe de la structure invitante.

Une autre occasion de collaboration lui a été présentée lorsqu’elle a décidé de partager un atelier avec le peintre et sculpteur Etienne François, dans un espace géré par Creative Valley à Ivry - voisin des ateliers Babiole, ouverts au printemps 2016. La perspective de travailler côte à côte lui inspire la reprise de ses recherches en sculpture, abandonnées au cours de ses études.
En effet, en commençant sa formation sur des projets de sculpture, Carine Klonowski raconte s’être longtemps « perdue » dans des recherches techniques et matérielles. À un moment, l’édition lui a fait de l’œil : c’était le compromis parfait entre des phases de conception en amont – sur ordinateur – et des phases de réalisation qui impliquent, dans un second temps seulement, les décisions quant à l’objet, aux matières, aux formats, aux rendus d’impression. Elle raconte la plongée dans le monde de l’édition comme un moyen de de faire « de petites sculptures qui [lui] laissent le temps de penser ». Elle poursuit aujourd’hui cette pratique de l’édition au sein de la maison d’édition Sun7, montée avec deux artistes basés à Strasbourg, Marie Glasser et Mattéo Tang.
La première publication est en cours de finalisation et parcourra les salons au début 2017. Le livre Amazing timelapses videos – où l’on retrouve l’exagération omniprésente dans les commentaires laissés sur Youtube – est un défi à la couleur. Des captures de vidéos de levers et couchers de soleil aux couleurs précisément amazing se succèdent, au fil de pages noircies par la chaleur de l’impression laser. Les pages du livre ne sont pas totalement noires pour autant : les pages ont été pliées en deux avant d’être reliées, laissant une tranche faite de pliures, légères dégradations du papier qui laissent en entrevoir l’intérieur, resté blanc durant l’impression.
L’utilisation d’un papier thermique est un pari fait sur la durée : comme pour le papier de fax, la noirceur tend à s’estomper avec le temps. Les premiers volumes ayant été imprimés il y a quelques mois, ils commencent à peine à s’éclaircir, laissant deviner qu’à terme, mais dans un délai et dans une mesure impossibles à prévoir, les couleurs des impressions se détacheront de manière plus visible sur les pages plus claires.

L’engagement de Carine Klonowski dans plusieurs projets en collectif donne un nouveau souffle à ses recherches personnelles : tout comme les exigences spatio-temporelles des résidences, les discussions en collectif apportent une structure extérieure motivante à sa façon de travailler.
Ayant traversé de longues phases de conception qui semblaient stériles, l’artiste a pu ressentir ce qui ressemblait à des échecs. En discutant avec elle, je comprends que les tâtonnements parfois vertigineux auxquels ont pu mener auparavant ses recherches pures sont loin d’être des échecs. Ils ont été en fait de précieuses phases de création d’un matériau brut riche et complexe, une sorte de réserve projetée – voire rejetée – loin, mais disponible. Les discussions en collectifs semblent fonctionner pour elle comme des détonateurs, des missions où il s’agit d’aller solliciter cette lointaine galaxie de débuts d’idées éclatées pour faire, confronter, donner forme.

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"Amazing timelapses videos édition", impressions laser sur papier thermique, 72 pages, 70 exemplaires, sun7 éditions, 2016

La manière qu’a Carine Klonowski de raconter aujourd’hui son travail en allant chercher les premières formes données à une idée permet de garder vivant le noyau initial de ses créations. Cet aller-retour constant entre inspiration de départ et forme finale, entre passé et présent, voire futur, résonne avec ses variations sur le soleil et la lumière. L’utilisation d’un papier instable à la lumière et à la chaleur, la diffusion d’images de satellites nous enseignant l’histoire et l’avenir de notre astre préféré, le motif récurrent du soleil déclinant et de ses rayons décomposés sont la base d’un univers dont la poésie lumineuse et colorée s’appréhende dans le temps.
De même que les scientifiques qui, face à la faiblesse des connaissances touchant à notre galaxie, surveillent de près – si l’on peut dire – l’évolution des planètes, gardons un œil sur le travail passé et futur de Carine Klonowski : l’espace et le temps y ont en effet une valeur toute particulière.