Keen Souhlal : « Live In Your Head »

par Camille Paulhan ; mai 2013

Je crois que Keen Souhlal sait ce qui se passe dans ma tête.

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Albédo (photographie, 2009) et Murmurations (impressions sur papier, 2012)

Plus précisément, ses œuvres me permettent de comprendre certains processus mémoriels ou réflexifs. Dans ses nuées d’oiseaux (Murmuration, 2012), je crois reconnaître ces bouleversements dont chacun a fait l’expérience en lisant un livre ou en regardant une œuvre d’art. Ces sentiments pour le moins gazeux, faits de multitudes de petites considérations sur les choses, semblent ici incarnés, dans la brume qui les caractérise.

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90 grammes d’idée fixe, porcelaine, 2012

Lorsque je les avais vues pour la première fois, j’avais imaginé – comme beaucoup, je suppose – que les porcelaines de ses 90 grammes d’idée fixe (2012) étaient des feuilles blanches trempées dans la porcelaine. Au four, point final. Mais non : le processus de leur confection, aussi complexe que celui d’une pâtisserie rare, mérite que l’on s’y attarde. De fines feuilles de porcelaine sont habilement froissées, et de petites cales s’intercalent entre les plis, que l’on enlève au fur et à mesure du séchage, lent et périlleux. S’ensuivent de nombreuses casses, des aplatissements non prévus, des résultats avortés. Pour une petite feuille blanche chiffonnée, d’une apparente simplicité, combien de ratés découverts en ouvrant le four ? Plus que la référence romantique à la page d’écriture que l’on froisse avant de la jeter à la corbeille, je pensais surtout à ces moments où la pensée se déplie, avant d’être rapidement réfutée. Et puis ramassée, fripée, et enfin jetée.

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Sans titre, bois

Il y a de cela aussi dans les arrachements qu’elle effectue sur des souches abandonnées (Sans titre, 2013). Sérendipité : les villes et autres paysages que l’on déracine du bois sont ici par un hasard des plus heureux. Chercher une première chose, et tomber sur une autre idée.

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Espace entre (série), photographie, 2009

Dans les photographies prises par Keen Souhlal, peu voire pas d’être humains. À peine un homme aux cheveux poivre et sel, assis en tailleur sur un siège bleu en plastique, prenant place dans un amphithéâtre de sièges bleus en plastique[1]. On y voit aussi des paysages en couleur ou en noir et blanc, dans lesquels des habitats ou des parcs à thème semblent avoir été brusquement abandonnés. Ma pensée est comme ces photographies, avec ses complexités architecturales, labyrinthiques, mais ne pouvant laisser place à une foule. Seul semble autorisé un petit personnage qui a retiré ses chaussures et se perd dans ses rêveries, assis sur son siège de plastique bleu.

Dans ma bulle, encore, avec Paysage redressé (2009) : intérieur comme extérieur se rapprochent, avec les feuillages qui semblent s’être développés d’un espace à l’autre par capillarité. Une réconciliation devient possible, mais une fusion, jamais.

Et puis viennent ces moments où quelque chose arrive, nous touche. Dans Albédo (2009), une lumière vient effleurer une fenêtre derrière laquelle l’obscurité guette. Au fur et à mesure qu’elle avance dans l’image, la voilà qui s’éparpille – si l’on peut dire de la lumière qu’elle s’éparpille, à la manière des billes de mercure échappées d’un thermomètre – mais réussit néanmoins à atteindre et à traverser la surface vitrée. Enfin, la série récente des Gloires (2013) rappelle ce moment particulier de la fin de journée, lorsque les rayons du soleil couchant transpercent les nuages. Ici, ce sont différents puits de lumière qui sont imprimés les uns par-dessus les autres pour un résultat difficilement déterminé à l’avance. Des couches réflexives s’accumulent, de couleurs et de textures différentes, mettant du temps à sécher, mais laissant néanmoins passer de petites irrégularités lumineuses. Et c’est justement ce scintillement de la pensée, malhabile et souvent engluée comme l’encre des dessins, que je crois voir dans ces œuvres de Keen Souhlal.

Alors, bien sûr, on pourrait imaginer un univers pleinement ensoleillé, stabilisé dans sa luminosité parfaite. Mais il faudrait pour cela se passer de gloires les soirs d’été. Signes de journées nuageuses ou de pluie, elles nous rappellent que de la maladresse émerge parfois des petites fulgurances frémissantes.

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Gloire, impression sur papier, 2013