Juliette Mogenet Lancer le diaporama : 6 photos

par Camille Paulhan ; octobre 2012
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verre brisé, acrylique et cendres, 2012

Juliette Mogenet n’a décidément pas choisi de faciliter la vie de celui ou celle qui se risquerait à écrire sur son œuvre : des titres qui correspondent aux matériaux employés, une économie de thèmes, de couleurs, de représentations... Il se saisit comme un tout, et chaque dessin, chaque peinture entre en étroite relation avec les autres. En musique baroque, certaines variations complexes d’un même thème, d’une simplicité déroutante, se nomment « folies » ; j’ai tenté de me pencher sur les folies de Juliette Mogenet, mais n’en ai restitué que des ébauches de réflexion inabouties.

Pratiques

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incision sur plaque d’aluminium noire, 2012

Juliette Mogenet s’excuserait presque devant vous de malmener à ce point ses supports de travail : voilà ses toiles et ses feuilles de papier froissées, gaufrées, pliées, picotées à l’aiguille, attaquées au tournevis ou poinçonnées. Certaines ont été brûlées, fumées ; à leur surface persistent quelques poussières, des cendres éparses. Plus les supports paraissent homogènes et purs, plus l’attaque semble maîtrisée : l’artiste privilégie du papier photographique blanc, du calque, des plaques d’aluminium, du papier canson peu grainé, des tissus lisses.

Peau

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incision sur papier, 2012

Peut-être Juliette Mogenet en a-t-elle assez que l’on convoque Lucio Fontana à chaque fois qu’elle présente ses grandes toiles fendues ou trouées. Les deux travaux sont en effet bien étrangers l’un à l’autre. Dans les matériaux qu’elle choisit pour ses grands formats, Juliette Mogenet choisit parfois du simili cuir, des tissus huilés, évoquant d’une façon toute haptique notre propre peau. Mais s’il lui arrive de découper, écarter, tirer sur, c’est pour mieux soigner par la suite ; dans les dessins, eux aussi malmenés, du scotch appliqué en fines couches tente parfois de faire oublier les légères incisions. Dans ses grandes peintures, des points de suture viennent quelquefois raccommoder les plaies béantes. Le travail est lent, minutieux, physique : il faut réparer ce qui a été balafré. La peau-peinture réclame une attention particulière et, plus fragile qu’une vraie peau, semble menacer de se déchirer à tout instant. Les œuvres convoquent des souvenirs étranges de musées anthropologiques, où des momies ou des têtes réduites de Jivaros donnent à voir des bouches et des yeux couturés.

Espaces

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incisions et sutures sur similicuir, 2012

Les œuvres de Juliette Mogenet laissent souvent entrevoir de nouveaux espaces, fort ordonnés : mais les murs aveugles, les marches d’escalier à peine visibles promettent davantage au regardeur une désorientation progressive que l’entrée dans un univers bien délimité. Parfois, de fines droites ont été tracées, délinéant un espace ressemblant de prime abord à une pièce vide. Mais la pièce n’a pas de plafond, et s’ouvre à tous les vents. Les portes n’en sont pas, les ouvertures ne donnent sur aucun paysage, aucune promesse d’extérieur ; bien malin qui pourrait identifier un quelconque lieu. Les incisions que l’artiste pratique sur les supports de ses œuvres sont nettes, et des points de fuite ne correspondant à aucune scène sont tracés avec précision ; mais il ne s’agit là que d’une métaphore à peine masquée de l’imagination, et le paysage impossible se meut en paysage mental. Si la perspective est honorée par la profusion des lignes de fuite, elle est également mise à mal dans des espaces où la planéité du support transparaît toujours. Là où des lignes tracées semblent dessiner un damier, proche des sols bicolores des primitifs flamands ou italiens, quelques grains de poussière, un peu de cendre, des incisions dans une feuille d’aluminium ou des morceaux de verre nous rappellent à la concrétude du motif. Les couleurs elles aussi participent de cette difficulté à saisir les espaces : les noirs et les blancs, parfois mats et profonds ou au contraire particulièrement brillants, reflétant la lumière, font qu’il est délicat de décrire les œuvres, tant leur surface se confond avec les espaces qui y sont dépeints. Les reflets des dessins, déroutants, interdisent quasiment leur photographie et exigent du spectateur une présence effective. Des illustrations accompagnent ce texte, mais ne donnent qu’une mince idée de ces œuvres qui ne peuvent supporter leur médiatisation.

Hasard

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déchirures sur papier, 2012

Juliette Mogenet pratique la peinture à l’huile, sans toutefois les pigments qui la plupart du temps la complètent. Encadrés, placés sous vitre, on croirait ses dessins à l’huile de noix capables de voir leur propre matériau se déplacer lentement vers la surface laissée en réserve. Mais, pour celui qui ne connaîtrait pas ce détail, les dessins apparaissent simplement comme des paysages en camaïeux de blanc et de gris. L’artiste ne laisse cependant aucun matériau décider à sa place : là où les Landschaft de Dieter Roth s’étendaient avec plus ou moins de rapidité, les tranches de fromage laissant apparaître aléatoirement sur les « paysages » des auréoles de gras rappelant les rayons du soleil couchant, ici le hasard est savamment contrôlé. L’huile de noix n’est pas un caprice culinaire : c’est l’huile qui, selon l’artiste, résiste le mieux à la propagation. De la même manière, les découpes qu’elle fait subir à certaines de ses toiles, rappelant parfois certaines Combustions d’Alberto Burri, par leur référence corporelle évidente, s’éloignent cependant des œuvres de son aîné. Burri maîtrisait la rapidité de l’étendue des flammes, créant des béances au creux de ses feuilles de plastique, mais Juliette Mogenet ne peut se permettre d’une technique aussi aléatoire : la peau-toile est tendue, découpée, parfois également brûlée, et semble toujours sur le point de s’éventrer. Mais ce n’est là qu’un artifice : rien ne s’éparpille ni ne s’étend. L’espace qui se découvre par les brisures qu’elle impose à ses dessins ou ses peintures a tout d’une déchirure, mais qui ne semble pas avoir été produite sous l’effet de la colère : tout au contraire, il s’agit ici d’une déchirure froide, domestiquée.

Temps

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déchirures et incisions sur papier, 2012

Dans une de ses dernières séries, l’artiste a dessiné au cutter sur du papier photosensible. Dans l’atelier, elle les sort de leur pochette quasi hermétique : le papier a pris une jolie couleur de marron glacé ; dans quelques temps (mois ? années ?) il aura définitivement passé. Une trace de doigt peut encore le marquer. Le collectionneur éventuel sait que son œuvre ne disparaîtra pas, mais changera d’apparence au fil du temps. D’autres œuvres semblent plus fragiles : cendres déposées à la surface de la toile, bris de verre en suspens qui menacent de tomber à chaque fois qu’on manipule le dessin, sutures médicales qui, bien qu’elles soient très tenaces, ne finissent pas par se dissoudre dans la peinture mais révèlent de bien mystérieuses blessures. L’œuvre entier de l’artiste semble être le développement dans le temps d’une même pensée sur l’espace, lequel apparaît par bribes pour mieux se défaire, tantôt en fumée, comme dans certains dessins où des noircissements viennent dévoiler un incendie qui se serait momentanément figé, tantôt par des vagues d’obscurité peintes à l’encre de Chine, qui diluent les contours des pièces. Dans d’autres œuvres, c’est un rideau de lamelles de papier qui fragilise l’édifice, ou des gondolements à la surface du support.

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Bien que je n’aie jamais lu le texte de Gilles Deleuze qui en donne paraît-il une lecture philosophique toute éclairante, j’aime l’idée de ce « précurseur sombre », qui préviendrait, sans pouvoir cependant l’éviter, l’éclair. Les peintures de Juliette Mogenet me font l’effet d’une inquiétude qui viendrait nous prévenir : mais de quoi ? Le mystère demeure, dans les fumées, les cendres, les coutures et autres froissements, comme des indices d’autant d’orages à venir.