Jean-François Leroy chez Bertrand Grimont, ce soir.

par Emilie Bouvard ; septembre 2012
JPEG - 32 ko
Sans titre (paysage d’intérieur) #2, papier carbone sur papier, contrecollé sur papier plume, 32 x 47 cm, 2011. untitled (interior landscape) #2, carbon paper on paper, pasted on paper pen, 32 x 47 cm, 2011.

« Rabattre une façade sur un plan. »
(J.-F. Leroy, août 2012)

Plier, replier, scier, jointer, agencer, mettre à niveau, aplanir, sectionner, travailler l’aplat, découper, étendre, couvrir, recouvrir, espacer, disposer. Et plier derechef le nouveau plan – de travail.

Jean-François Leroy part du plan. Le plan est un espace à deux dimensions qui peut en géométrie s’étendre à l’infini. Il n’a pas d’épaisseur théorique. Chez Jean-François Leroy, le bois est utilisé comme matériau usuel et pratique, et non pour ses éventuelles connotations : il signifie simplement le plan. Il peut ainsi trouver une cousine d’usage dans la moquette ou la bâche, et se trouver souligné dans sa planéité par de la fumée, ou une flaque de peinture, dont la cendre volatile, les contours éclaboussés, signifient à leur tour la capacité qu’a la matière de s’étendre infiniment. Dans ce plan, Jean-François Leroy opère des découpes et des pliures. Il ne découpe pas du bois, il ne fait pas de la sculpture ; il plie l’espace, il imprime à l’espace une forme globale, selon les règles de la géométrie et de la perception visuelle. Ses couleurs, industrielles, non signifiantes – elles n’évoquent rien et se caractérisent par leur grande neutralité sémantique – soulignent plastiquement les modifications que les objets façonnés font subir à l’espace perceptif dans lequel vous vous trouvez. Une exposition de Jean-François Leroy n’est donc pas un ensemble d’objets pris dans une causerie bavarde, c’est un ensemble spatial fait pour être éprouvé et perçu dans les pliures qu’il imprime à l’espace dans lequel vous évoluez. Vous me direz : « comme dans l’art minimal ! ». Il y a effectivement quelque chose de cet ordre dans le rapport de ce type de sculpture à votre corps. Vous comprenez maintenant la présence de ces papiers carbones pliés : si, dans sa sculpture, Jean-François Leroy plie des plans imaginaires et passe de la 2D à la 3D, dans ses collages, le phénomène est inverse, à moins qu’il s’agisse d’un troisième temps de l’expérience : la feuille (2D) est pliée, on l’imagine parcourir l’air, s’élever, former une pyramide imaginaire (3D), pour être ensuite rabattue, superposant un plan à un autre (2D). Sur la feuille, les différents pliages laissent une trace charbonneuse, histoire de ces expériences spatio-temporelles. Cette présence de la temporalité trouve un écho au cœur du processus créatif de l’artiste pour qui chaque pièce dans l’atelier est susceptible de redevenir plan de travail.

Vous ne vivez pas, pourtant, dans un pur espace géométrique. Le plan, l’angle droit, la surface étendue, vous en faites un usage quotidien : c’est l’espace architectural, la pièce calibrée, sols, murs – habitation, entreprise, institution (musée) – la table, le bureau, l’étagère (en kit suédois), le banc public, la cabine téléphonique. Vous êtes cernés par d’industrielles surfaces planes et minimales qui impliquent de votre corps différents comportements (usage, contournement) – ou pas, quand on ne peut plus s’étendre sur les bancs publics (mais c’est un autre débat). Les objets de Jean-François Leroy évoquent ces mobiliers burotico-urbains. Pourtant, il n’est qu’exceptionnellement question de s’y asseoir ou d’en faire véritablement usage ; ils sont faits pour être parcourus et contemplés dans leur entour. Le crépi (« Un crépi de façade de pavillon sur du contreplaqué ? Etrange superposition ! », vous dites-vous peut-être justement) signale ainsi par son incongruité, tout comme le plastique fondu, que l’objet n’est pas soumis à un usage. Il ne s’agit pas d’un propos sur nos sociétés bureautiques, à la manière de Tatiana Trouvé. Jean-François Leroy substitue à votre expérience quotidienne, inconsciente et contrainte des formes standardisées, la possibilité d’un autre rapport à l’espace, libre et infiniment modulable, contemplatif. Il opère à son tour une nouvelle pliure dans votre perception, et l’ouvre. C’est une expérience un poil déstabilisante, et proprement esthétique.

Emilie Bouvard.