Sarah Garbarg Lancer le diaporama : 9 photos

Cartographier l’espace

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Cadastres, encre sur papier, 2011

Sarah Garbarg présentait en 2011 au Salon de la Jeune Création trois grands dessins muraux, de l’ordre de la fresque. L’œil était d’abord attiré par leur surface blanche parsemée de petits signes noirs, une forme d’épure évidente. Occupant toute la cimaise, ils ressemblaient à des cartes en noir et blanc. Leur beauté tenait probablement au fait que d’une manière tout à fait kantienne, on percevait devant ces grandes étendues rythmées par des nuages plus ou moins denses de petites flèches et de chiffres, une forme d’harmonie non mathématique, et dont la règle échappait. De plus, la sensation de regarder une carte était immédiate, alors qu’aucun territoire n’y était nommé ou délimité par des lignes : c’est l’œil qui, reliant inconsciemment entre eux flèches et chiffres, délimitait des zones, comme lorsque, regardant les étoiles isolées et éloignées les unes des autres dans le ciel, l’espace et le temps, on construit des constellations, malgré soi, créant des formes. Formes à priori de la perception disait Kant – et si le vieux philosophe allemand n’est sûrement pas incontournable pour aborder le travail de Sarah Garbarg, il peut nous y aider.

Ces cartes, car il s’agissait bien de cartes, avaient été construites à partir de celles du cadastre de Bazouges-la-Pérouse, où Sarah Garbarg a fait une résidence. Les chiffres correspondent au numéro des parcelles et les flèches à leur mouvement selon les fluctuations de leurs propriétaires. Ce que notre œil percevait immédiatement, c’était ainsi non seulement la forme approximative des parcelles, mais aussi le fait que celle-ci était mouvante : des constellations mais en mouvement, des formes, mais non fixes, paradoxe très stimulant pour le regard, surtout s’agissant d’un dessin mural. Ceci dit, ce dernier également n’était pas sans ambiguïté. Une fresque ne bouge pas, mais celle-ci, sur sa cimaise, donnait une impression d’éphémère et de légèreté – bien éloignée à la fois du terroir d’où elle est tirée, et des tractations diverses auxquelles ont pu donner lieu les ventes et échanges des titres de propriété. Comme toute carte, et c’est aussi le propre du cadastre, elle abstrait le territoire, le raffine en signes et en codes, mais des signes et codes assez proches de la réalité pour offrir un support à la rêverie. Cette rêverie, pour le spectateur, est à la fois géographique – c’est un territoire à imaginer – et historique – quelles relations humaines ont pu entraîner ces changements de propriété ? Et c’est alors toute la littérature qui remonte à l’esprit, et ses récits de mariages, héritages, faillites et richesses soudaines, tout le monde du XIXe siècle,La Terre de Zola et les Rougon-Macquart, et les clichés balzaciens sur les villes de province.

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7 4-5/8,2°N 2009, Contreplaqué, 56,5 x 66 x 56 cm

Avant de s’orienter vers ce travail lié à la cartographie, Sarah Garbarg reliait entre eux les points de l’espace. Après avoir réalisé des sculptures ou des panneaux de mots disposés dans l’espace, elle a construit un ensemble d’installations qui pour le spectateur tendaient à articuler entre eux des points invisibles de l’espace dans lequel il se trouvait, tout en le distordant. La pièce se trouve ainsi envahie par une construction faite de tiges de bois ou de métal fixées entre elles par leurs extrémités selon des angles plus ou moins aigus et obtus. Ces installations sont parfois pénétrables. Je ne pense pas ici que c’est cet élément qui importe, et il ne faudrait surtout pas voir ces travaux comme une recherche en termes d’abstraction géométrique. Ces dessins dans l’espace sont dynamiques. Comme les petites flèches de Bazouges-la-Pérouse à venir, ils vont d’un point à un autre, ils relient des points imaginaires au sens où il faut les imaginer, ils structurent l’espace comme notre œil a l’habitude de le faire en permanence. Ils interrogent le dynamisme de la perception, ils ne sont pas statiques. Leur monumentalité est contrebalancée par une forme de fragilité, mikados à la fois fermement harnachés mais dans un équilibre au bord de la rupture. Notre regard court ainsi d’une ligne à l’autre, s’étonne de l’angle pris à une intersection, contemple le paysage varié de l’enchevêtrement de lignes droites qui change si on bouge la tête d’un millimètre, avance d’un pas.

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Vue de l’exposition Le Pavillon _ 48°53’38.55’’ N - 2°24’03.21’’ , le Pavillon, Pantin, 2009

Ce travail était fondé sur une réflexion sur l’architecture : ces formes enchevêtrées et aiguës ont été comme testées dans un ensemble de pièces antérieures, des maisons puis des sculptures aux arêtes absurdes, comme étirées par l’anamorphose. Pour tous ces travaux, Sarah Garbarg a travaillé à partir d’un logiciel d’architecture tout en détournant les normes de construction. Pour ses installations, c’est à partir des mesures du bâtiment ou de la pièce où celles-ci prennent place, qu’elle les élabore. Cela, le spectateur ne le sait pas, mais peut-être perçoit-il une forme d’échelle commune ? On dégage en tout cas un processus et une démarche de création tout à fait logique et reposant à son fondement sur une interrogation quant à la perception de l’espace. Celle-ci débouche sur une réponse kantienne : l’espace est construit par le regard dans une dynamique constante qu’il convient de représenter.

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R.B.F. 2010, Vidéoprojection, imprimante matricielle, papier listing. Impression en continu

Dans ce processus, l’échelle augmente : de la maison, au cadastre, et bientôt à d’autres échelles géographiques. Un ensemble de pièces participe de la même galaxie que Bazouges-la Pérouse. La série photographique des Repères reprend des photographies de l’IGN représentant des bornes renseignant sur les latitude, longitude et hauteur d’un point précis, et servant à établir les cartes. R.B.F., présentait parallèlement des images de ces repères de l’IGN partout dans le monde tandis qu’une imprimante imprimait leurs coordonnées géographiques. Se situer se présente comme une table d’orientation, mais définissant selon des ellipses proportionnées les relations entre la ville d’Andrésy qui a passé cette commande publique, et les villes avec lesquelles elle est jumelée, puis celles avec lesquelles ces villes sont à leur tour jumelées, etc. Le réseau des jumelages dessine ainsi une autre carte mentale. Ces pièces se situent à l’interstice du territoire réel et des relations entre les points du territoire, immatérielles, comme la carte. Ce sont des « schèmes », des images intermédiaires entre le réel et sa formulation intellectuelle et abstraite.

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Se situer 2010, Valchromat sablé et vernis, Environ 165 cm de diamètre. Production ville d’Andresy

Il était ainsi assez logique selon cette perspective que Sarah Garbarg s’intéressât à la géographie et aux sciences sociales, et aux formes mouvantes de l’espace. En 2011-2012, elle est étudiante à Sciences Po Paris et travaille sur les biffins, ces puciers qui sont apparus depuis quelques années Porte de Montmartre sous le périphérique et à Belleville. Sur des tissus posés au sol, ils vendent l’invendable : ce que l’on trouve dans les poubelles et les décharges, ce que les gens abandonnent au coin d’une rue après un déménagement, ce dont des rapins ne veulent pas, ce qui en fait n’a plus de valeur marchande. Les acheteurs participent de la même misère sociale. Les biffins sont doublement mobiles : ils se déplacent en plusieurs lieux de la géographie parisienne, et – leur commerce étant illégal – sont amenés à décamper en cinq sec pour éviter un contrôle de police. Sarah Garbarg s’est ainsi d’une certaine manière rapprochée du territoire, a comme mis les pieds dans la carte (une forme de réactivation d’un marché de biffins dans un contexte artistique a été organisée difficilement au cœur d’un marché de biffins), mais un peu à la manière de l’agent IGN qui relève les mesures. La position de l’artiste de ce cadre d’analyse du champ social relève au sens strict du performatif : ici, Garbarg devient elle-même carte, table d’orientation, par son attitude et son écrit, elle relie des points de l’espace.

De la propriété

Il n’y a pas que des interrogations kantiennes sur la perception de l’espace chez Sarah Garbarg : une autre thématique sous-marine a émergé à mon sens avec cette expérience de recherche sur les biffins. Retraçons donc un autre processus, en forme de narration critique fictive.

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Sans titre, (Maison plate à deux issues) 2007, Crayon sur carton

Tout commence avec un carton qui est aussi une maison : réflexion intellectuelle sur l’architecture comme ensemble de formes creuses et normée à « remplir », mais aussi contraste flagrant entre deux « maisons », le building luxueux et rutilant de l’architecture moderne symbole de progrès et le carton, associé dans l’imaginaire à la rue et aux SDF. Le titre Maison plate à deux issues, qui souligne la double habitation, la double destination.

On continue avec le motif récurrent de la maison : je ne sais pas exactement quoi ajouter, sinon qu’il s’agit d’un motif assez obsédant. Son usage pour tester des projections architecturales paradoxales ne peut pas absolument éliminer sa sémantique : la maison, le toit, maison de famille, refuge (ou prison), s’acheter une maison, avoir un toit, etc. Ces maisons, murs, toits, grilles, portes, fenêtres, on les voit naturellement « en vrai » dans la série photographique des Repères de Bazouges-la-Pérouse.

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Se situer, Andrésy, 2010. Production ville d’Andresy.

Viennent alors le cadastre et véritablement la notion de propriété, qui devient du fait de la formulation plastique de la carte et la suppression des limites des parcelles, tout à fait évanescente. Qu’ont pensé les habitants de Bazouges-la-Pérouse en voyant les limites de leurs propriétés et de celles de leurs parents, et de leurs grands-parents, disparaître d’une absence de tracé acrylique ? Pour qui connaît par cœur ce cadastre, n’est-ce pas un geste légèrement perturbant ? ou du moins qui tend à suggérer qu’il s’agit d’une notion intéressante, qui ne va pas de soi et que l’on peut interroger ? Et c’est alors que le XIXe siècle ressurgit, et qu’à la Terre répond un Lantier et d’autres imaginaires. Dans cette perspective, Se Situer peut également sembler un tantinet perturbant : la table ne montre pas ce qui nous « appartient », monuments, monts et rivières, le bien nommé « patrimoine », mais ce avec quoi nous nous trouvons reliés. Cela ne va pas chercher plus loin, mais c’est également un micro geste du refus du « à moi ».

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« belleville , décembre 2011 », vidéo, 6’09’’, photogramme, 2012

Suivent les Biffins. Que l’on soit convaincu qu’il s’agit d’une bande de voleurs vivant de rapines, Roms, Manouches et autres, ou que l’on considère qu’il s’agit d’une population confrontée à une précarité et à une misère extrêmes, ou les deux, l’important est de voir que les Biffins dérangent, contrairement aux simples puciers, parce qu’ils questionnent à plusieurs titres la notion de propriété. Ils s’installent et « prennent possession » de lieux qui leur sont interdits. Ils vendent ce qui ne leur appartient pas, ce qu’ils ont trouvé, et non ce qu’ils ont acheté, produit, fabriqué. Effectivement, ils vivent dans les marges de la société en se nourrissant de ce qu’elle rejette, et quand ils cherchent à réintroduire ces ordures dans l’économie, cette société semble vouloir récupérer « ce qui lui appartient » et dont pourtant elle ne voulait plus. Cela se voit sur les étals : les objets sont banals, en bout de course, usés à l’extrême, sales, dépareillés, morts, et on ne trouve jamais rien d’insolite ou qui ait de la « personnalité ». Aller voir un étal de Biffins, c’est le contraire de la promenade surréaliste aux Puces toutes proches, ou dans la première brocante ou vide-grenier venus, à l’affût de la « trouvaille » insolite qui émerveille le regard et l’imaginaire. Ces objets n’ont pour l’essentiel rien à raconter, ils ne valent plus rien. Travailler sur les Biffins, c’est choisir un monde sans rien d’artistique, et sans histoire visible.

On ajoutera à ce tableau le fait que Sarah Garbarg a été trois ans membre active de l’association Jeune Création, héritière de Jeune Peinture au passé rouge, une association loi 1901 historique d’artistes pour les artistes. Leur galerie, sise à Montmartre, est probablement la seule galerie coopérative – au sens strict, elle n’appartient à personne.

Je ne voudrais pas ici forcer une lecture politique du travail de Sarah Garbarg, mais il faut conclure que son travail est ici en un de ces points imaginaires de l’espace qu’elle se plaît à suggérer et qu’on est curieux de savoir comment elle va relier ses anciennes cartes et ce nouveau territoire.

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