Sépand Danesh Lancer le diaporama : 10 photos

par Ninon Duhamel ; novembre 2015

Sépànd Danesh est potentiellement toujours en train de réfléchir. D’une énergie infatigable, n’importe où et n’importe quand, il ingurgite les données du monde. Mais il éprouve parfois comme une sensation d’encombrement, à l’égard de cette appellation, « artiste ». Car comme tout être humain poussé par son désir de vivre, il travaille, pense, regarde, s’interroge et apprend. Et souhaite nous convaincre qu’il n’y a rien d’exceptionnel à ça. Lorsqu’il parle de sa démarche, il raconte des histoires. Dans un style à mi-chemin entre la rhétorique d’un orateur et la poésie d’un conteur, il tisse autour de ses œuvres -et de son interlocuteur- une toile de récits, réels et inventés.

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"Ombre de mémoire", réécriture manuelle à même le livre de "À la recherche du temps perdu" (Marcel Proust, 1913), encre sur papier depuis 2006

Formé aux Beaux-arts de Paris, dans les ateliers de Giuseppe Penone et de Philippe Cognée, il a notamment été récompensé par le prix de la Fondation Colas et exposé dans diverses expositions, collectives et monographiques. Peinture, dessin, écriture… de ses œuvres émergent des images, sourdes et muettes, intranquilles. Son travail se situe hors de toute temporalité ordinaire, comme enclos dans une atmosphère lourde et silencieuse. Un bruit blanc. L’opacité d’un double vitrage. Entre mutisme, boulimie du savoir et fibre mélancolique, Sépànd Danesh interroge la mémoire et l’existence, et se nourrit volontiers des mythologies antiques, de la richesse iconographique de la renaissance, de la rigueur du suprématisme et de tout autre ouvrage susceptible d’éveiller sa curiosité. Ces sources d’inspirations, mélangées à sa propre histoire, nourrissent son langage et ses créations.

anachronisme

« Est-ce que tu crois que mon existence est une vie ? »

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"Ombre de mémoire", 2006

Telle pourrait être la question à laquelle Sépànd Danesh tente de nous confronter. Et pour cause, car depuis son exil d’Iran à l’âge de 12 ans, une rupture définitive s’est formée dans la temporalité de sa vie. Dorénavant, il n’a de cesse d’être attiré par les questions existentielles et métaphysiques, de s’infiltrer dans les inter-espaces, entre le présent et le passé, entre la forme et son contour, entre la présence et l’absence, entre l’oeuvre et le spectateur. « Depuis que j’ai quitté l’Iran, le temps n’existe plus. » À son arrivée en France, il perd sa classe sociale, ses repères culturels et sa capacité à s’exprimer dans le même langage que les autres. Tout est à refaire, à réapprendre. Il affirme désormais vivre hors du temps linéaire et chronologique, et se soumet volontiers aux aléas de Kaïros (représentant de l’occasion opportune dans la mythologie grecque, Kaïros est une minuscule créature ailée, qu’il faut vite saisir en attrapant sa touffe de cheveux). Cette histoire de Chronos et de Kaïros, c’est lui qui la raconte, car dans l’univers de Sépànd Danesh tout est entremêlé de fables, de fictions et de paraboles. Tout est sujet à l’évasion, au changement, en permanence. Il s’agit pour lui de vivre dans l’expérience de l’instant, avec une exigence d’efficacité, d’accumuler les occasions de se (re)fabriquer de la mémoire.

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"Encyclopédie de l’imagination", protocole de dessin, 2004 (détail)

Dans son projet Ombre de mémoire, commencé en 2010, il s’infiltre littéralement dans l’interligne en recopiant à même le livre, le texte du roman À la recherche du temps perdu de Marcel Proust (1913). Récit initiatique du chemin d’un homme à travers la vie, ce roman témoigne, à l’aube du 20ème siècle, d’un changement majeur de société et de vision du monde, fondateur de la modernité. En effectuant à la fois un hommage et un caviardage de ce roman d’apprentissage, il interroge les mécanismes d’identification et d’affirmation de soi, ou comment faire sa place en tant qu’artiste, sans pour autant se situer du côté de l’héroïsme. Sépànd Danesh convoque et entremêle les renvois vers différents temps. Ici se chevauchent la calligraphie persane, la littérature moderne occidentale, et son propre souvenir de l’apprentissage du français (au prix de longues séances passées à recopier des livres entiers pour intégrer la langue).
Intervalle à nouveau, lorsqu’il s’agit de se glisser entre le mot et la chose avec Encyclopédie de l’imagination, protocole de dessin, (2004). S’inspirant des écritures mayas, égyptiennes et japonaises, il esquisse frénétiquement une multitude de dessins insérés dans des colonnes de carrés. Ces hiéroglyphes ne contiennent pas de contenu narratif spécifique mais fonctionnent tout de même comme un substitut au langage, lorsque la parole manque. In process, cet alphabet est à la fois l’expression d’un geste obsessionnel et thérapeutique.

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"Encyclopédie de l’imagination", protocole de dessin, 2004

Aux œuvres monumentales et spectaculaires, Sépànd Danesh préfère les projets à long terme, processuels, voire contraignants et laborieux. Se faire tout petit, se glisser dans l’inframince, telle est la stratégie qu’il adopte pour mieux s’assurer d’être bien là, parmi les autres. Avec Biographème3 (œuvre numérique disponible en libre service sur internet), il entreprend de réduire son existence en de simples courbes colorées, sur un graphique ordonné. Le savoir, l’argent, la production artistique, les amis, la famille et autres éléments biographiques et expériences vécues sont ainsi condensés en données rationnelles, évoluant selon l’axe du temps. Œuvre en cours jusqu’à la fin de sa vie, ce graphique constituera à posteriori une autobiographie épurée au maximum. En filigrane de ce projet se formule un désir paradoxal, entre autodérision et recherche de postérité. C’est une interrogation adressée au futur.
Quelque soit le médium à travers lequel il s’exprime, Sépànd Danesh met en place autant de manœuvres pour éprouver le passage du temps et questionner, non sans une certaine mélancolie, sa résistance et sa présence au monde. La recherche d’interaction est le véritable fil conducteur de sa démarche. L’interaction comme phénomène physique, comme réaction réciproque entre deux agents au sein d’un système. Murmurant discrètement, mais avec insistance, Sépànd Danesh formule la demande d’une entrée en contact avec l’immensité des choses de la vie, spectateur compris.

l’image qui manque

Avant tout, Sépànd Danesh est peintre.

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"Nostalgie du futur", 2015, 155 x 100cm, huile, spray et acrylique sur toile

Situées à hauteur d’homme lorsqu’ils sont exposés, ses tableaux font d’abord un drôle d’effet. D’une toile à l’autre, la même composition en trompe-l’œil se décline systématiquement : un angle formé par deux pans de murs produit une illusion de volume, tandis que leur surface est recouverte de briques, de mosaïques ou de papier-peints graphiques, soulignant la superficialité de l’objet-tableau. À cela s’ajoute généralement une étagère et quelques objets, dont la fonction majeure est, par leur simple présence, de désigner le vide qui les entoure. Il n’y a donc finalement pas grand-chose à regarder, et la superficialité du spectacle est volontaire. Ce qui nous est donné à voir est beaucoup trop prêt, beaucoup trop fermé pour que l’on puisse avoir envie de s’y introduire. Dans un renversement complet du principe albertien de la peinture comme « fenêtre ouverte sur le monde », les toiles de Sépànd Danesh se présentent davantage comme des fenêtres obstruées. Punition ou voie-sans-issue, l’on pourrait donc éprouver au premier abord l’envie de détourner le regard de ces tableaux trompeurs. Mais, attentif à ne pas rompre totalement avec le désir du spectateur, Sépànd Danesh sème des indices : ici une reproduction grossièrement esquissée, là un détail volontairement bâclé, nous indiquent qu’il ne s’agit finalement que de peinture. « Dans mes peintures, je mens, mais je mens pour de vrai ».

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"Parergon", 2015, 155 x 100cm, mixte sur toile

À l’instar de Marcel Duchamp, il affirme qu’il « n’a pas envie de construire de confort visuel ». Ainsi, dans la même veine que les Ready-made, les toiles de Sépànd Danesh ont pour effet d’éloigner le spectateur du plaisir rétinien, pour mieux solliciter la matière grise. Le coin est un espace de cloisonnement et ce que nous propose l’artiste est de s’y confronter, non pour la contemplation, mais pour saisir l’occasion de s’attarder à la réflexion : « Un coin vertical, c’est un livre ouvert. C’est l’élévation ». Et l’on retrouve ici tant les sources d’inspirations modernes que les préoccupations philosophiques chères à l’artiste. Avec Nostalgie du Futur, c’est cette fois à Giorgio De Chirico et à son œuvre Nostalgie de l’Infini (1911) que Sépànd Danesh rend hommage. Le « peintre de la métaphysique », inscrit au cœur des avant-gardes du 20ème siècle, s’est attelé à traduire en peinture l’effet « d’inquiétante étrangeté », sensation de malaise éprouvée lors d’une rupture dans le monde rationnel et familier. De même, les installations picturales de Sépànd Danesh –car il s’agit bien d’installations, d’un travail dans l’espace- réintroduisent de l’étranger, de la distance, du manque de savoir, entre ce qui est donné à voir et celui qui regarde. À nouveau, c’est dans l’inter-espace que les choses se passent.

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"Cupidon et Psuche", 2015, 155 x 100cm, huile, spray et acrylique sur toile

Puisqu’il faut donc aller « voir ailleurs », attardons-nous sur l’autour. Jamais encadrées, parfois réalisées à même le mur, ces peintures questionnent l’infime limite entre l’espace du réel et celui de l’œuvre. S’inspirant de La Vérité en peinture (1978) de Jacques Derrida, Sépànd Danesh s’intéresse au parergon, au cadre comme supplément à l’œuvre d’art, comme « ni dedans ni dehors ». La plupart des titres de ces toiles sans-cadres sont autant de références littéraires ou mythologiques qui fonctionnent comme des ouvertures et donnent à penser.

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"Echo", 2013, 155 x 100cm, huile sur toile

Ils permettent d’entrevoir les pistes sur lesquelles l’artiste se lance, et nous emmène avec lui. Ainsi, Apostrophe Muette(1997) est le titre d’un essai de Jean-Christophe Bailly, où il est question des antiques portraits de la région du Fayoum, dont la fonction particulière est de faire perdurer l’existence d’un défunt, comme un défi à l’égard du temps et de la mort. Quant aux histoires d’amour tragiques puisées dans la mythologie - Cupidon et Psyché, Echo et Narcisse - elles questionnent les mécaniques de l’amour, de l’échange, du regard, d’une impossible rencontre. À travers l’ensemble de ces références, Sépànd Danesh continue d’affirmer son attirance pour le passé, tout en s’inscrivant dans une lignée postmoderniste. Il s’approprie et digère l’histoire pour s’ancrer définitivement dans le présent.

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"Narcisse", 2013, 155 x 100cm, mixte sur toile

Dans son ouvrage La Nuit Sexuelle (2009), Pascal Quignard raconte le mythe de la naissance de la peinture : une nuit, alors que son amant est sur le point de partir à la guerre, une jeune femme se saisit d’un bout de charbon et trace sa silhouette sur le mur, à la lueur d’une bougie. La peinture puiserait donc ses racines dans le tracé d’un contour, un geste mélancolique en anticipation de l’absence. À travers chacune de ses œuvres, Sépànd Danesh
s’attarde lui aussi sur le pourtour et met en pratique la logique de la litote, cette manière de dire une chose pour exprimer son contraire. Là encore, une tournure de contournement. Lorsque l’artiste produit du plein pour désigner le vide, et de l’absence pour désigner la présence, c’est parce qu’il fait en sorte « qu’il manque toujours quelque chose ». Car le manque et la nostalgie sont des véritables leitmotivs chez Sépànd Danesh, qui se décrit lui-même comme un « amoureux de la mélancolie ». Tel un astronaute souffrant du mal de l’espace à son retour sur Terre, il semble définitivement être en quête d’apesanteur. À défaut d’aller flotter dans l’univers, c’est en peinture qu’il choisit de s’abstraire du temps, de l’espace et même, paradoxalement, de sa condition d’artiste.

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"Mélancolie de l’espace", 2015, 200 x 140cm, huile, acrylique et spray sur toile

C’est donc au regardeur qu’il revient de retisser du lien parmi tous ces récits, indices et questionnements ; d’apprivoiser ces œuvres où se joue la possibilité de faire l’expérience d’une chose, d’un lieu, d’un vide. D’une certaine manière, les productions de Sépànd Danesh sollicitent l’émancipation du spectateur et sont autant d’occasions de prendre conscience que le regard est toujours actif, tout comme l’avançait Jacques Rancière : « Le spectateur aussi agit, comme l’élève ou le savant. Il observe, il sélectionne, il compare, il interprète. (...) Ils sont à la fois des spectateurs distants et des interprètes actifs du spectacle qui leur est proposé ». Davantage orienté vers une responsabilisation, Sépànd Danesh agit en maître ignorant et somme le regardeur de se mettre à penser. Faut-il déceler, en ce mélange savant d’histoire de l’art et d’histoire personnelle, les débuts d’une nouvelle historiographie de l’art ? Faut-il entrevoir, après l’artiste héroïque du modernisme, l’appropriationnisme, l’esthétique relationnelle et l’art participatif, la formation d’une autre posture d’artiste ? S’il ne sait pas pour l’instant quelle sera la prochaine forme que prendra son oeuvre, nous pouvons résolument lui faire confiance, car Sépànd Danesh sait en revanche pertinemment que « L’existence, c’est vivre avec un jadis »

… À suivre.