Yon Costes Lancer le diaporama : 8 photos

"J’ai mes propres entrailles et ma barbe à moi"

par Camille Prunet ; février 2012

Initialement, l’art martial conjugue la pratique de la guerre et de l’art calligraphique dans un but de transmission du savoir. Certains pratiquants ont privilégié l’aspect artistique et intellectuel, mettant, en un sens, la pratique physique au second plan ; quel que soit le chemin choisi, les arts martiaux développent l’énergie mentale et physique, invitant ainsi à une communion de l’esprit et du corps. Au XXe siècle, la diffusion des arts martiaux et de la pensée martiale asiatique en Europe a influencé certains artistes célèbres. Par exemple, Yves Klein avait l’habitude de se présenter comme peintre et judoka : « artiste peintre, ceinture noire quatrième dan de judo, diplômé du Kôdôkan de Tokyo, Japon » .

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L’éternité est un cadeau à ceux qui vont mourir, 80 x 60 cm, 2014

La pratique des arts martiaux développe l’énergie en évitant la dépense physique ou le geste superflus. Yon Costes est pratiquant de Quan Khi Dao, de Kung Fu, de Taichi, d’Aïkido et d’Iaido (sabre japonais). Cette pratique des arts martiaux tient une place importante dans sa création. Les œuvres de cet artiste se rapprochent de la vie, de son essence, en se concentrant sur l’énergie du mouvement – la vie perçue alors comme un ample mouvement. Lors de son cursus d’arts plastiques à l’Université de Rennes, Yon Costes a rencontré le peintre coréen Chae Sung Pil. Celui-ci lui a enseigné l’art de la peinture à l’encre, dans la tradition asiatique, lui permettant de compléter son apprentissage, et lui a remis des sceaux à son nom pour signer ses œuvres.

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Enso 6

Dans la série Ensô, on trouve les principaux éléments du travail de Yon Costes, notamment ce qu’il appelle le Shobudo ou « voie de la calligraphie martiale » : une « production basée sur la connivence entre la pratique martiale, la calligraphie, les arts plastiques et à l’occasion, la photographie » (2).
Dans Enso IV (2011), le cercle, qui caractérise les tableaux de cette série, est présent. Il unifie les trois pans du tableau, « l’unité dans la trinité », et induit une énergie par le mouvement qu’il créé.

L’art c’est la vie

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"Sphères", 2010. Encre sur papier de riz marouflé sur papier de mûrier

D’une autre façon, Sphères (2010) reprend le motif du cercle mais le rendu est bien différent, comme plus concentré, replié. Ce “diptyque” est en fait constitué de deux toiles présentées côte à côte ou dos à dos. L’utilisation de papier de riz marouflé sur papier de mûrier donne un grain très fin et très particulier. Dans ces œuvres, la seule couleur est le rouge du cachet utilisé par l’artiste pour signer et finaliser la peinture ; il possède deux cachets, l’un plein, l’autre en creux - Yin et Yang - qu’il choisit en fonction de l’équilibre du tableau.
Une bulle noire vient éclabousser la surface de la toile : gaz lourd ou précipité en suspension, « il évoque l’infiniment petit (ovule, cellule) comme l’infiniment grand (planète, météorite) » auquel le cachet rouge vient apporter le souffle de vie nécessaire.

Parmi les références de Yon Costes figure Fabienne Verdier, connue pour ses toiles aux dimensions impressionnantes et pour son esthétique inspirée de la tradition picturale chinoise. Cette artiste a été formée en Chine à la calligraphie chinoise. La ligne et le cercle (2009) évoque une œuvre de Fabienne Verdier, Cercle blanc I (2007).

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"La ligne et le cercle", 2009. Encre et argiles sur papier de murier 100% naturel, marouflé sur papier de mûrier

Si cette dernière toile ne fait apparaître que le cercle, symbole du mouvement perpétuel de la vie, le dessin de Costes ajoute un autre élément : le trait. Il confronte et assimile à la fois le travail de la calligraphie, c’est-à-dire la ligne, marque de la culture, et le cercle, évocation de la nature : « On ne sait pas lequel des deux commence et s’achève, symbolisant ainsi la transformation, terme occidental qui résume l’une des essences du bouddhisme et se traduit par les mots « mutation » en chinois, « impermanence » en tibétain ou « en devenir » en japonais. L’utilisation de l’argile n’est […] pas anodin quand au sens qu’il soulève au sein de la culture judéo-chrétienne. » Ici la nature et la culture s’enrichissent pour une évolution bénéfique, tandis l’argile, référence au mythe du golem, est un pont vers l’Occident.

Si l’influence des arts martiaux et de la calligraphie est importante, Yon Costes conserve cependant une approche occidentale.

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Composition recyclée, 2013

Les Compositions recyclées (2009-2011) sont des recadrages de travaux insatisfaisants. Lorsque la composition n’est pas bonne, une nouvelle voit le jour, plus petite, plus concentrée aussi. Cette démarche de recyclage s’oppose à celle de destruction de Fabienne Verdier : « Quand l’esprit quitte la toile, elle demeure à jamais imparfaite. Dépossédée du souffle, les œuvres mortes sont brûlées à l’extérieur de l’atelier. » (3)
Moins catégorique, Yon Costes la ressuscite quand la matière est suffisamment intéressante, offrant là une vision en rupture avec la tradition calligraphique mais en phase avec son époque.

En mouvement, immobile – 10.10.10 fait partie d’un ensemble d’œuvres récentes dans lequel l’artiste quitte les matériaux traditionnels pour retrouver la toile, la peinture à l’huile et la terre. Dans cette peinture qui joue sur une scission, deux masses, semblable à deux cerveaux-mondes, s’affrontent. Le Vide, l’espace blanc, et le cachet rouge, inséré entre les « entrailles » d’une des entités, apportent le souffle en même temps qu’ils créent la tension. S’il n’y pas de couleurs vives, ni de très grands formats pour l’instant dans les peintures de Yon Costes, il y a cependant une recherche d’une implication physique et spirituelle qui fait penser aux expressionnistes abstraits américains.

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Vue de l’exposition "En mouvement immobile", galerie Naclil

Une phrase de Barnett Newman (1905-1970) évoque ce rapprochement de l’art et de la vie : « Le problème d’une peinture est physique et métaphysique, de la même façon je pense que la vie est physique et métaphysique. » Ici, la vie et la peinture sont assimilées dans une quête emprunte de mysticisme. Chez Newman et chez Rothko, la période précédente les grands formats de couleur, et donc l’expressionnisme abstrait, a été influencée par le surréalisme, avec l’apparition de formes biologiques abstraites et du procédé de l’automatisme. L’automatisme laisse parler l’inconscient en faisant le vide, différemment ce vide est recherché en calligraphie avant l’exécution pour laisser parler des états plus élevés que le sentiment de circonstance (colère, désarroi, joie, etc.). Quant aux formes présentes chez Yon Costes, elles sont toutes en lien avec la vie, comme dans Sphères.

Le corps et l’esprit

Jusqu’en 2011, la peinture constituait le corps principal du travail de cet artiste, c’est pourquoi la série Cogito peut surprendre. Renvoyant aux ready-mades de Duchamp et à la pensée dualiste occidentale (séparation du corps et de l’esprit), Cogito est une série de sculptures de bouddha décapitée. Les Occidentaux ont souvent, par le passé, coupé les têtes des Bouddhas, très appréciées : « Le vol des têtes suffisaient aux Occidentaux, puisqu’ils ont toujours favorisé l’esprit au corps, alors même que le bouddhisme invite à l’union du corps et de l’esprit. »
Le ready-made renvoie à une interrogation intellectuelle du statut de l’art, et à la façon très occidentale d’envisager séparément l’intellect de l’action physique du créateur. Achetée en supermarché, fabrication “Made in China” bien sûr, ce bouddha est repeint à la bombe. Ainsi, à la différence du ready-made, l’objet manufacturé est modifié et choisi pour sa signification.

L’introduction de l’objet s’appuie sur les propos du théoricien chinois Shitao : « je déplore toujours cette attitude conservatrice qui reste enlisée dans les œuvres antiques sans pouvoir les transformer ; pareille connaissance asservit ; la connaissance qui s’attache étroitement à imiter ne peut qu’être sans envergure ; aussi, l’homme de bien, lui, n’emprunte-t-il à l’Antiquité que pour fonder le présent. » (4) Ainsi, la maîtrise technique de l’art calligraphique ne doit pas faire oublier qu’une œuvre est avant tout une remise en question, peu importe le moyen si tant est qu’elle s’ancre pertinemment dans le présent.

Le travail de Yon Costes est un tout : il n’y a pas de séparation entre sa pratique des arts martiaux, de la danse et celle des arts plastiques car elles sont liées par la même recherche. Yon Costes a travaillé sur plusieurs spectacles et performances en collaboration avec des musiciens et danseurs, notamment avec le collectif Hanatsu qu’il a fondé.

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Yon Costes, Fred Chemama « mira », éphémère résistance, 2011

Le projet éphémère résistance (2011), « aux frontières de la vidéo, la photographie et la peinture, basé sur la retranscription du mouvement », a été réalisé en collaboration avec le photographe Fred Chemama « mira » et différents invités. Utilisant un gestographe digital et le Shobudo, ils produisent des photographies, des peintures et des vidéos qui ont pour point de départ le geste. Pour le moment, seules des photographies ont été réalisées grâce au gestographe, capturant le mouvement d’art martial ou de danse exécuté par Yon Costes.

L’utilisation de cette technologie du gestographe permet de développer un langage du corps, en jouant sur une approche sémiologique, artistique et physique. L’idée est également de créer des graphèmes, une nouvelle écriture corporelle qui accorde l’esprit et le physique. Si cela évoque tout de suite la chronophotographie, le corps y est abordé comme créateur de sens et de signes. Cela rejoint le but originel de la calligraphie : l’expression physique et intellectuelle de l’exécutant va créer du sens, à la fois émotionnellement et rationnellement.

« J’ai mes propres entrailles et ma barbe à moi », tiré du célèbre traité de Shitao, pourrait être le leitmotiv de Yon Costes, qui s’émancipe et profite des enseignements atemporels asiatiques pour regarder d’un œil critique sa propre culture.

(1) Shitao, « La transformation », Les propos sur la peinture du moine Citrouille-amère (18ème siècle)
(2) Les citations entre guillemets sans renvoi à une note sont toutes de l’artiste.
(3) Site internet de l’artiste Fabienne Verdier
(4) Ici, l’Antiquité renvoie à « cet état de Nature, antérieur à l’Histoire et à tout phénomène de civilisation ».

Consulter le site internet de Yon Costes

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