Laurence Cathala Lancer le diaporama : 10 photos

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Chambre (2006)

Petite, Laurence Cathala fixait probablement le papier peint fleuri de la chambre dans laquelle elle couchait sans réussir à s’endormir. C’est que celui-ci s’éveille et se meut sous nos yeux, surtout quand ils sont fermés. Dans Chambre (2006), le papier peint de l’appartement du grand-père s’anime, dans des mouvements parfois imperceptibles tour à tour oniriques ou angoissants. Les plantes décoratives deviennent carnivores et envahissent le papier peint, comme lorsque ce dernier pouvait se transformer dans nos rêves d’enfant en dangereux théâtre d’ombres la nuit venue. Beaucoup d’œuvres de l’artiste évoquent en effet cette capacité des appartements bourgeois à être conjointement des lieux particulièrement riches d’évocations fantastiques et des espaces inquiétants dans lequel objets et motifs semblent instables. Loin d’être une critique de cet univers, le travail de Cathala invite plutôt à pénétrer un monde placé sous le signe du délitement. C’est, par exemple, un Plancher (2006) que l’artiste donne à voir, méritant ici amplement son nom de ‘flottant’.

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Un plancher (2006)

Comme secoué par un tremblement de terre, celui-ci est devenu sinueux comme une plage de sable fin à marée basse. Contrairement au Sol que l’artiste Vincent Lamouroux présentait au festival du Centre Pompidou récemment (octobre-novembre 2009), le plancher de Cathala n’est pas un environnement : les spectateurs ne sont pas invités à marcher dessus, puisque l’enjeu de l’œuvre est avant tout de s’interroger sur les espaces qui nous environnent. Le plancher sur lequel nous avons l’habitude de marcher se métamorphose ici en objet ayant une vie propre, s’étire et devient vivant. Légèrement surélevé par rapport au sol sur lequel il est présenté, il ne se fond pas dans un lieu mais en révèle l’étrangeté. Il en est de même pour une œuvre de la même année, La tache, tommettes de salle de bains ou de cuisine qui se liquéfient sur le sol et se noient dans leur propre matière.

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La tache (2006)

Mais le rapport affectif aux lieux, aux choses et aux souvenirs n’est jamais très loin. Ainsi, une œuvre faisant face à La tache et au Plancher de 2006, le dérisoire Kit chaise Louis XV nous rappelle d’un humour discret que derrière les souvenirs inquiétants de la maison bourgeoise, il y a également quelque chose qui relève de la maison de poupée à échelle humaine. Citant volontiers Robert Gober, qui a réalisé papiers peints et maisons de poupées inquiétantes, Laurence Cathala ne cherche pourtant pas à rendre compte uniquement de caractéristiques oppressantes mais également d’une affection particulière liée à ces objets. À la vue de Kit chaise Louis XV, on se souvient des maisons de poupée en kit que nous pouvions avoir quand nous étions enfant, des meubles bon marché en contreplaqué qu’on montait soi-même (et du papier peint à coller à la glu). Ces meubles ne ressemblaient pas à de vrais meubles, mais la forme s’en approchait.

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Kit chaise Louis XV

Quand on avait réussi à découper soigneusement les encoches sans les abîmer, il était alors possible de peindre la chaise, mais jamais de lui donner une vraie apparence de chaise, avec rembourrage en tissu rayé par exemple. Prenant appui sur une chaise réelle de l’appartement de son grand-père, Cathala se souvient de ces simulacres de maisons bourgeoises que sont les maisons de poupée, avec lesquelles elle a joué étant enfant. L’œuvre est à la limite de la reconstitution d’un souvenir suffisamment embué pour qu’on ne se souvienne plus exactement de la couleur, mais dont des détails formels nous reviennent. Si légère qu’on serait bien en peine de s’asseoir dessus, cette chaise rejoint le cimetière des objets fantômes, avec le plancher qui se disloque et les tommettes qui fondent.

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(Bleus) Visite (2007)

En plus des objets qui composent l’habitat bourgeois, l’artiste s’est également penchée sur les lieux mêmes, avec deux vidéos. La première, L’appartement (2004) nous fait visiter l’appartement du grand-père après la mort de celui-ci, et avant que l’appartement ne soit vendu. La caméra traverse les pièces tandis qu’une voix décrit des scènes de la vie quotidienne. Contrairement à L’appartement de la rue Vaugirard (1973) de Christian Boltanski, dont il est cependant très proche, évoquant l’absence de lieux vidés, l’appartement choisi est celui d’une personne chère à l’artiste. Et ce lieu qui semble immuable dans ses tentures et ses fauteuils est, comme la voix l’indique, un réceptacle à souvenirs d’enfance. Une seconde œuvre, Apparitions (2006), permet à l’artiste de développer ce thème. Dans ce court film, deux jeunes gens venus visiter une vieille dame s’approprient les espaces de la maison qu’elle habite, notamment en y lisant et en regardant des photographies de famille.

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Ex libris (2009)

L’effeuillage de l’album de famille rappelle sans nul doute les œuvres de Christian Boltanski, qui a de nombreuses fois expliqué que regarder une photographie de quelqu’un décédé sans le reconnaître était une manière de le tuer une seconde fois. Pourtant, ici, les photographies sont manipulées avec une bienveillance telle que la non-reconnaissance des enfants dans les berceaux importe peu. Seul compte le fait que leur présence persiste dans cette maison, dont les papiers peints aux motifs toile de Jouy s’animent eux aussi lorsque les deux jeunes gens lisent ou ont le dos tourné. Une étonnante série de dessins blancs sur papier bleu, (Bleus) Visite (2007) permet d’entrevoir à nouveau la question de l’espace, sous la forme de vues mémorielles de l’appartement du grand-père puis, une fois le souvenir disparu, de vues imaginaires et empiriques d’appartements. Faisant référence aux blueprints d’architectes des années 1960, ces dessins recréent des espaces qui pourraient ressembler à des dessins techniques, mais que les points de fuite, la place des objets, la perspective mouvante réfutent.

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Ex libris (2009)

Un nouveau thème affleure dans cette série, celui de la collection : ici, les tableaux, sculptures, bibliothèques s’entassent dans ces lieux vidés de toute présence humaine. Et si la collection de tableaux et d’objets d’art semble présente dans plusieurs de ces dessins, c’est la bibliothèque et ses livres légèrement mouvants qui ont particulièrement retenu notre attention.

La lecture est justement au cœur du travail de Laurence Cathala, une lecture silencieuse et intime qui se concentre bien souvent sur l’objet livre. Dans Ex Libris (2009), l’artiste reproduit en plaques de contreplaqué des ouvrages qu’elle aime et conserve dans sa bibliothèque. Dessinés au crayon de couleur sur la couverture, ces livres de bois conservent sur la tranche la couleur du contreplaqué, qui rappelle étonnamment la couleur que peuvent prendre les livres de poche ayant jaunis et que l’on trouve chez les bouquinistes ou dans les bibliothèques poussiéreuses des maisons de campagne. Pourtant, ici, peu de livres de poche, puisqu’on reconnaît aux couleurs le rouge des Puf Quadrige, le jaune poussin de Grasset ou encore les élégants NRF Poésie. De plus, ces livres monoblocs semblent atteints de perte momentanée de mémoire. Sur les couvertures, certains mots ont disparu, les titres redeviennent des mots qui sonnent comme des devinettes pour qui connaît l’ouvrage ou comme de nouveaux titres pour ceux qui ne le connaissent pas.

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Tabula Rasa (2009)

Les auteurs, au lieu d’exister tels des noms emblématiques, redeviennent de simples prénoms et tombent non dans un anonymat mais dans une proximité particulière, qui ferait dire que nous connaissons Gaston, Gabriel et Gustave au lieu d’avoir lu du Bachelard, du García Márquez ou du Flaubert. Dans un très beau texte sur le bois(1), Roland Barthes évoque le contact particulier qu’une main (en l’occurrence dans son texte d’enfant) peut avoir avec le bois, contact ici évoqué avec cette collection de livres provenant d’une bibliothèque idéale, une bibliothèque dont quelques mots et la couleur de couverture nous offriraient une réminiscence telle de ce qui se trouve à l’intérieur qu’on n’aurait plus besoin de les rouvrir à nouveau. La mémoire est ainsi un des thèmes clés reliés à la lecture et au livre. Une œuvre récente, Lettre (2009), feuille de plâtre légèrement froissée, donne à lire une lettre d’Antonin Artaud à Jacques Rivière évoquant l’idée d’impouvoir : mais les mots s’échappent et seuls quelques-uns persistent, imprimés sur une feuille qui semble en absorber certains. De même, dans Édition (Face à ce qui se dérobe) (2009), l’effacement devient prégnant, puisque le bois du livre (nous rappelant au passage que le papier provient bien de ce matériau) se métamorphose en sciure, tombée à ses pieds.

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Lettre (2009)

Les lettres s’échappent du liseré Gallimard, se dérobent, pour reprendre les formules de Henri (Michau)x, et réapparaissent sur le mur blanc, se transformant par là en immense page libre, ouverte à tous les possibles. Comme chez Estefanía Peñafiel-Loaiza ou Jérémie Bennequin, l’effacement est d’abord un hommage à l’écriture, qui persiste toujours derrière les poussières de gomme ou de bois.

Une autre œuvre de l’artiste permet d’appréhender cette question de l’écriture liée à la mémoire, et plus particulièrement cette mémoire parcellaire qui fait se confondre dans nos esprits les mots et les phrases d’auteurs différents. Dans Figures (2008), l’artiste mêle dans un même texte des fragments de À la recherche du temps perdu (Du côté de chez Swann) de Marcel Proust et Molloy de Samuel Beckett. Les deux extraits en créent un troisième, où la première personne devient un nouveau narrateur oscillant entre la plume de Proust et de Beckett. Cependant, si un nouveau texte est composé, il reste toutefois libre et comme évanescent : les lettres qui le façonnent ne sont ni collées, ni sculptées sur la planche de bois qui forme le corps de la sculpture. Elles sont simplement disposées dans un lent travail compositionnel sur cette nouvelle page de bois, à la manière des compositions de tables d’imprimerie. Sur cette page géante, qu’on ne peut embrasser d’un seul regard, les lettres deviennent tactiles et rappellent les lettres gaufrées des livres pour aveugles au XIXe siècle, avant la généralisation du braille.

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Figures (2008)

Des lettres donc qu’un simple geste de la main pourraient bouleverser et recomposer pour en trouver de nouveaux sens. Lorsque l’œuvre n’est pas présentée, Laurence Cathala conserve dans son atelier, soigneusement classées, les lettres qui désormais n’ont plus de sens. Car on aura compris qu’il y a, dans ce goût pour la lecture et des livres, des lettres et des mots, un penchant non pour l’accumulation mais pour la collection. Cette idée, déjà présente dans Ex libris, se matérialise également dans une œuvre récente, Tabula rasa (2009). Il n’est pourtant pas question de fétichiser l’objet, mais d’en interroger la place dans un monde qui les accumule. Comme dans Ex Libris, simulacres de livres dont seule l’apparence évoque la profondeur de l’écriture, ici les livres ne révèlent rien. Entièrement blancs, ces moulages de plâtre sont toutefois disposés ouverts, sous une vitrine de bois réalisée par l’artiste, à la manière d’une collection de livres précieux ouverts à la page la plus intrigante. Il serait possible de voir cette œuvre comme le résultat d’un désastre, des ouvrages que la simple lumière aurait effacés, tout comme au contraire il serait possible d’imaginer ces ouvrages comme promesse d’une écriture à venir. Laurence Cathala évoque à propos de ce travail les mystérieux âges obscurs grecs dans lesquels une civilisation aurait perdu l’usage de l’écriture. Mais on pourrait également penser, pour rester dans le domaine littéraire, à une anti-bibliothèque de Babel de Borges, dans laquelle aucun livre n’a été écrit et tout reste à écrire.

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Les traversantes (2009)

Ou même, à une nouvelle de Dino Buzzati dans Le K, « Le secret de l’écrivain », dans laquelle un écrivain promet dans son testament un ouvrage d’une richesse incroyable, lui dont le talent n’avait cessé de décroître au fil des ans. Pourtant, lorsqu’on ouvre le coffre qui renferme le manuscrit, on ne trouve que des pages blanches, le chef-d’œuvre de l’écrivain. Cette œuvre, qui pourrait évoquer des dizaines de textes littéraires, semble être à l’image d’une bibliothèque idéale, dont on ne voit que les reliures colorées (ce qui est d’ailleurs un projet en cours de l’artiste, qui a réalisé des dessins de reliures). Elle évoque à sa manière une bibliothèque mentale, poussée plus loin encore que dans Ex Libris : plus besoin de couleurs ni de mots pour se souvenir des textes aimés. Une collection donc qu’on regarderait moins qu’on ne se souviendrait.
Et si cette question de l’écrit, conjointement à celle de la mémoire sont toujours présentes dans son travail, aujourd’hui les œuvres de Cathala semblent s’orienter de plus en plus vers la question de l’architecture et du projet architectural, aussi bien avec la série des Fantaisie (2007) que celle de Luxe, calme, et volupté (2008). Dans la première, elle présente des dessins d’architectures modernistes implantées dans une nature fantasmée issue de gravures flamandes du XVIIe siècle, un travail très proche de son contemporain Cyprien Gaillard. Dans la seconde, c’est la question de l’architecture (ou plutôt la non-architecture) monégasque qui est posée. Pourtant, contrairement à Gaillard, l’artiste ne s’intéresse pas à l’habitat standardisé. C’est ainsi qu’une de ses toutes dernières œuvres, Les traversantes (2009) reliait à sa manière tous les thèmes abordés par l’artiste. Cette petite maison de bois ressemble en tous points à une maison de poupée, si ce n’est qu’il n’est pas possible d’y pénétrer. Et pourtant, par toutes ses fenêtres il est possible de la traverser entièrement de l’œil, à la manière par exemple de la Vierge de Robert Gober. L’intime caché se réconcilie avec la volonté de tout voir et d’être vu de l’architecture moderniste dans cette étrange sculpture, que l’œil transperce comme on lit un livre.

(1) Roland Barthes, « Jouets », Mythologies, Paris, éd. Seuil, 1957.
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