Marta Caradec Lancer le diaporama : 4 photos

par Leïla Simon ; novembre 2016
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Sans Titre, Mer Baltique, 2011, gouache, 101 x 116,5 cm

Marta Caradec sélectionne d’anciennes cartes géographique ou politique pour leur motif, leur typologie, leur matière ou leur histoire sur lesquelles elle intervient par le dessin. En effet, cet objet si familier regorge d’informations nous permettant d’un seul coup d’œil d’embrasser un paysage, ses reliefs, son Histoire, son économie, etc...
Les thèmes originaux des cartes sont comme absorbés et dissouts dans ses réalisations graphiques dont l’imagerie se rapproche parfois de celle des enluminures du Moyen-âge ou des tapis orientaux. Animaux ou poissons à tête d’homme, sirènes, dragons, fanions ou emblèmes familiaux... De ses cartes surgissent ainsi des monstres fabuleux entremêlés à des entrelacs et des rinceaux aux teintes variés. Le graphisme souple et les couleurs de ces ornements végétaux renforcent le sentiment de vitalité.

La carte des pays de la mer Baltique est recouverte de motifs liés directement aux pays : La Suède est parsemée des silhouettes de mobilier Ikéa ; la Finlande des motifs tirés du catalogue de Marimekko... La carte du golfe du Mexique est constellée d’un imaginaire inspiré des calaveras (symboles des jours des morts au Mexique) : personnage à la tête de mort sur laquelle est juché un sombrero ; femme à la couleur de peau cadavérique engoncée dans une robe mexicaine... On peut voir aussi la fleur de BP représentée sur le site de la plateforme pétrolière, Deepwater Horizon, où eu lieu un terrible accident en 2010. Quant aux dessins réalisés sur les cartes historiques scolaires ils peuvent nous rappeler des peintures aborigènes d’Australie ou des cellules humaines observées au microscope... La projection des territoires ne ressemble plus à celle qui a été privilégiée par les occidentaux. De nouvelles typologies de cartographie nous sont proposées.

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Sans titre, Golfe du Mexique, 2012, encre, gouache, 71 x 104 cm

L’artiste ne manque pas d’humour avec son Atlas déshydraté. Atlas dont elle retire au cutter toutes les parties aquatiques.
Le Monde moins l’Europe est un atlas scolaire représentant le Monde en 1920. L’Union européenne n’y figure pas n’existant pas encore. Marta Caradec intervient sur cet ouvrage en retirant les pays colonisés à cette époque là par les pays européens.
Marta Caradec invite même les visiteurs-lecteurs à participer à ses réflexions. Le projet Dictionnaire du monde entamé et nourrit à Strasbourg, Katowice, Budapest et Vienne propose une règle du jeu simple : « Sur les rayons de cette librairie, des livres parlent du monde, d’une vision du monde. Je ne peux les lire tous. Si vous achetez l’un de ces livres, vous y trouverez une des 85 parties de l’œuvre originale ci-dessous. Je vous l’offre. Et quand vous aurez lu le livre, envoyez-moi en échange une phrase de définition du mot « monde » que vous aurez relevée au fil de ses pages. De cet échange désintéressé naîtra un dictionnaire singulier, contenant un seul mot et de multiples défini¬tions. Marta Caradec ».

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Le monde moins l’Europe, 2015, atlas de 1922, découpe au fer à souder

Marta Caradec s’intéresse aussi aux histoires racontées par les cartes.
Une résidence, en 2012, au Frac Lorraine a permis à l’artiste de se pencher sur la période où l’Alsace-Moselle avait été cédée par la France à l’Empire allemand en application du traité de Francfort (1871) suite à la défaite française. Les Alsaciens souhaitant rester Français avaient la possibilité de migrer en Algérie, qui a l’époque était un département français. Les conditions pour devenir propriétaire étaient plus que généreuses. La série de cartes Metz en Algérie évoque cette migration tout en mettant en avant le changement de nom de certaines villes algériennes à l’instar d’Akbou pour Metz. Marta Caradec a recouvert des cartes algériennes de motifs en lien avec cette histoire en reprenant ceux des céramiques et tapis traditionnels de ce pays et aussi ceux du bestiaire et/ou des armoiries du plafond du musée de la cour d’or de Metz. Ces motifs ainsi entremêlés témoignent des échanges passés, des flux migratoires liés à un contexte politique et/ou économique. Alors que la France connait une nouvelle montée xénophobe, l’artiste relève que si certains pensent que des alsaciens blonds aux yeux bleus sont plus français que d’autres d’origine algérienne ceci n’est pas si simple. En effet, les messins ont été Allemands à une époque ou les algériens étaient Français. L’Alsace-Moselle connaît depuis longtemps divers échanges avec le Maghreb. Les recherches de l’artiste l’incitent à penser que dés le Moyen-âge les armoiries imaginées et le bestiaire messin du musée de la cour d’or de Metz sont très influencés par la culture maghrébine et l’imaginaire occidental qui en découle.
La dernière mine de fer à avoir été fermée en France est celle d’Audun-le-Tiche. Marta Caradec a pu obtenir une représentation de son sous-sol datée de 1936. L’artiste réalise, à partir de calques, six cartes correspondant aux six couches s’empilant les unes sur les autres. Tout en gardant la couleur spécifique à chaque sous-couche l’artiste intervient en réalisant des motifs en lien avec les nationalités présentent sur ce même territoire en 2004 en gris teinté de la couleur de la sous-couche.
L’artiste reprend ensuite ces six calques pour travailler sur un plan de masse résidentiel de La Houve – Creutzwald. Elle reproduit cette fois-ci sur un même plan les motifs des six nationalités présentent sur ce territoire en 2004. Ce plan de masse indiquait également les noms des locataires témoignant ainsi des diverses origines des ouvriers.
11 000, la carte marine des îles Vierges lui a fait penser à la légende des 11 000 vierges de Sainte-Ursule qui se sont fait massacrées à leur retour de pèlerinage. L’artiste a entouré en rouge les 0 et les O notés sur cette carte. Ce n’est qu’après une observation attentive que l’on découvre que les motifs floraux ressemblent plus à des verges qu’à des pétales de fleurs.

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11 000, Iles Vierges, 2012, gouache, 71 x 106 cm

Des études psychologiques révèlent que le fait de gribouiller, de répéter un même geste serait une sorte d’exutoire nous libérant de tensions et d’émotions qui nous envahissent. Ceci nous permettrait de nous apaiser, de nous stimuler tout en nous aidant à nous concentrer. Le premier geste artistique de Marta Caradec fut d’entourer les 0 et les O de pages de la Bourse. Ne pourrait on pas y voir un lien avec ce qui l’intéresse par la suite ? Ce gribouillage des 0 et des O ne serait-il pas justement l’introduction, voire la maturation, à son intérêt de dévoiler plus tard ce que nous racontent les cartes ? Ce qu’elles nous dépeignent du Monde dans lequel on vit ?
Marta Caradec aurait commencé par sélectionner des cartes pour parer sa crainte de la page blanche mais on peut se demander si ce choix n’est pas plutôt celui d’une cartographe ? Les œuvres de Marta Caradec, à l’instar des cartes, nous permettent en effet de nous repérer dans l’espace, de naviguer dans notre société en reliant passé et présent, légende et Histoire, Art et Géographie. L’artiste installe ainsi le regardeur dans le rôle d’un(e) archéologue qui découvre strate par strate des informations sur un territoire et son Histoire nous donnant des clefs pour mieux appréhender notre présent.
Les différents travaux de Marta Caradec ont non seulement comme point commun la cartographie mais démontrent aussi son intérêt porté sur le Monde, sur les gens qui l’habitent, qui y travaillent et surtout qui y vivent. Les gestes, entendons par là les recherches et les productions artistiques, de Marta Caradec sur des cartes pré-existantes pourraient être assimilés à ceux du photographe lorsqu’il plonge son film dans un bain transformant l’image latente en image visible. Les gestes de l’artiste sont ainsi des révélateurs du Monde qui nous entoure.