Jessica Boubetra Lancer le diaporama : 10 photos

Inflexions poétiques

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"Entre centre et absence", 2014, verre, bois marbré, tige filetée, 270 x 65 x 48 cm

Une porte s’ouvre, sans que l’on puisse la franchir autrement que par l’esprit ou le regard. Entre sens et absence s’offre à nous comme l’ossature d’une architecture sans nom ni usage. Une sculpture minimale constituée de bois et de verre s’élève dans l’évocation d’un gratte-ciel. Elle pourrait tout aussi bien s’établir comme une ouverture dans un espace qu’elle invite implicitement à parcourir. Sa structure géométrique enserre une plaque de verre découpée de façon sinueuse. Est-ce le fragment d’un nuage, ici, enchâssé poétiquement dans un cadre en trois dimensions ? Est-ce simplement une fine paroi dévoilant l’invisible par les reflets qui dansent à sa surface ? Nous serions tentés de la traverser et de feindre de ne pas l’avoir vue, pour entrer dans un territoire autre. Seulement, nous sommes contraints par un parapet protecteur qui empêche d’atteindre son centre. La sculpture devient un geste architectural qui façonne l’espace dans lequel elle s’inscrit.

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"Extension, 2013, céramique émaillée, 80 x 80 x 1 cm

On peut comprendre cette intervention comme l’un des pans d’un projet plus vaste qui, en strates, compose un paysage de formes se déployant au rythme de modulations poétiques. Ainsi, une plaque de mousse synthétique apparait telle une dalle de marbre (Rêve industriel), tandis qu’un morceau de toit en tôle devient en réalité un bronze patiné (Archéologie 1). Les structures de bois se parent souvent de marbrures colorées et les émaux recouvrent des éléments abstraits en céramiques, tels les carreaux déposés au sol d’Extension. L’artiste dresse sa propre archéologie à partir d’éléments prélevés dans le réel ou reconstitués. Cependant, ces empreintes n’inspirent nulle nostalgie ou mélancolie. Ces indices se transforment en outils à utiliser pour bâtir de nouvelles constructions, pour élever ou déployer des structures à la fois complexes et libres.

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"Quelque chose d’autre", 2010, photographie argentique couleur, 24 x 32 cm

Jessica Boubetra pense ses œuvres, de l’ordre de la photographie ou de la sculpture, dans un processus additionnel. En effet, les formes se répètent, les écrans se dédoublent, les techniques se cumulent afin de produire des objets pourvus d’une stratification tant formelle que conceptuelle. Ses recherches artistiques s’étendent à travers différentes disciplines. Néanmoins, un intérêt particulier pour la structuration modulaire émerge de l’ensemble de ces pratiques. Si à priori cette démarche s’inscrit plus particulièrement au cœur de ses sculptures, on y trouve une genèse dans ses photographies. À partir de 2010, lors de plusieurs voyages en Asie, l’artiste entame une réflexion photographique, caractérisée dans un premier temps par la volonté de développer des superpositions d’images au moment même de la prise de vue. Afin de concrétiser cela, elle établit au fur et à mesure de ses expérimentations un protocole, dans la tentative de maitriser le hasard de la confrontation de deux clichés. L’utilisation de l’argentique comme unique technique de captation, rend cependant impossible un retour direct sur sa composition.

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"Siem reap", 2012, photographie argentique couleur, 80 x 56 cm

La photographie comme trace du réel est ici feuilletée par l’imbrication de deux points de vue complémentaires. L’artiste construit également sa propre vision de la ville en se concentrant sur des zones urbaines généralement vides de toute activité humaine. Photographier demeure parfois la seule façon de voir et devient donc une façon de témoigner, mais aussi de découvrir les paysages que l’on traverse. L’artiste saisi des instants fuyants capte des fragments observés au cours de déambulations dans les rues de Séoul ou Tokyo, ou par la fenêtre d’un véhicule faisant défiler les décors cambodgiens. Les voyages lui ont ainsi permis de prélever de la matière en situation et de façonner un ensemble de photographies composées de manières équivalentes aux sculptures.

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"Kyoto", 2014, photographie argentique couleur, 113 x 86 cm

Les métiers du bâtiment la fascinent. Elle s’intéresse aux méthodes et protocoles employés pour bâtir, basés sur un modèle cartésien fait de normes et de standards. Cependant, elle se détache rapidement des finalités de l’architecture pour ne pas en produire un objet de fascination. Elle en retient néanmoins les étapes et protocoles d’édification afin de structurer ses recherches plastiques. Pour ces premières œuvres, elle décide de prélever dans le réel des matériaux qu’elle assemble ensuite pour faire œuvre. La composition par addition l’amène à réfléchir le principe d’unité de construction, marquant un morceau constitutif du bâtiment qui se répète pour en fonder les bases et les différentes parties. Elle récolte ainsi, briques, parpaings ou autres éléments pour élever ses sculptures. Aujourd’hui, son rapport aux matériaux a évolué puisqu’au-delà de réunir divers matériaux, elle fabrique également ses propres formes. Elle interroge la notion de module, et ce depuis sa résidence de six mois au Japon, en 2013. Elle met ainsi en place des pièces de grandes dimensions avec un ensemble de petits éléments démontables. Ses sculptures se composent de plusieurs modules répétés. Si les œuvres sont modulaires, elles ne sont pas pour autant modulables. Une installation doit trouver, pour l’artiste, un aboutissement. Elle instaure dès lors un système constitué principalement de trois types d’éléments associés : une ossature à la structure géométrique en bois, des formes molles en verre et des articulations faites de tubes métalliques permettant de relier l’ensemble.

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"Un autre passage dans le temps", 2016, verre, bois exotique, cuivre teinté, 254 x 35 x 25 cm

Les matériaux peuvent être utilisés bruts ou recouverts par des techniques de coloration, d’émaillage ou encore de patine. Toutefois, il ne s’agit pas de masquer la matière, mais plutôt de la nuancer. Par exemple, les marbrures peintes sur les tasseaux de bois se rapportent à un intérêt pour la pierre. L’artiste cherche néanmoins, principalement, la couleur dans le choix de matériaux naturels ou artisanaux pour éviter l’emploi d’artifices. Elle trouve des nuances précises dans l’existant. Le bois, le métal, le verre, ou les minéraux induisent finalement les techniques explorées. Ces dernières apparaissent comme un moyen de parvenir à concrétiser une forme. Elles restent contraintes par les possibilités de la matière usitée. Jessica Boubetra a donc appris à maitriser des gestes afin de les combiner dans la réalisation d’une œuvre. Ses réflexions les plus récentes l’ont conduite à réfléchir les nouvelles technologies, notamment développées par le monde industriel. L’Automatisation ou l’informatisation pourraient lui permettre, à l’avenir, de faire produire des objets spécifiques façonnables uniquement par une machine. Son rapport à la technicité ne s’établit pas dans une logique de rupture. Au contraire, elle l’imagine dans une continuité et dans la possibilité d’assembler différentes disciplines, en fonction des besoins de chaque projet.

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"Structure sans contrainte", 2014, céramique émaillée, bois marbré, cuivre, 200 x 75 x 90 cm

Ces savoir-faire manuels ou industriels s’additionnent dans l’espace d’exposition pour écrire des œuvres telles des amorces symphoniques aux mélodies silencieuses. Les éléments tout à la fois éclatés et mis en réseau dans la trame de Métamorphose, par exemple, résonnent à la manière de notes griffonnées sur une partition en trois dimensions. Cette installation se compose d’une alternance de châssis en bois exotique rouge, reliés entre eux par des tubes de cuivre où sont également accrochées des lames de verre neutre ou coloré. Ces plaques nous évoquent des particules capturées dans une architecture futuriste. La déambulation autour de cette pièce imposante fait mouvoir illusoirement ces formes.

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"Métamorphose", 2016, bois exotique, verre clair, verre coloré, cuivre, 540 x 140 x 130 cm

Les métamorphoses se développent donc dans le mouvement de notre regard et de notre corps. Cette œuvre à l’image de l’ensemble de la démarche se garde de tout discours imposé. Jessica Boubetra préfère prêter attention aux gestes et à l’objet généré. « De tous les actes, le plus complet est celui de construire » rappelle Paul Valery. L’un des objectifs de l’artiste serait alors de structurer un espace, de le révéler par une construction complexe et minimale, un poème court et saisissant.

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"Métamorphose", 2016, bois exotique, verre clair, verre coloré, cuivre, 540 x 140 x 130 cm

Cependant, nulle narration ne viendra guider la lecture de l’œuvre. Elle nous plonge plutôt dans un entrelacs architecturé, dans l’environnement d’une fiction mutique. Les formes restent fixes et pourtant nous sommes invités à nous déplacer pour les faire danser virtuellement, au rythme d’inflexions poétiques.

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