Filomena Borecka Lancer le diaporama : 8 photos

Anima, ae, f : âme, souffle

par Emilie Bouvard ; juillet 2011

Filomena Borecka, artiste d’origine tchèque, crée dans le souffle et dans une abstraction excentrique des formes hautement suggestives, de la sculpture à l’installation.

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"Phrenos" - La Banque du souffle, 2007-2011

Phrenos-La banque du souffle, la dernière installation de Filomena Borecka présentée à la suite d’une résidence à la galerie l’H du Siège, se présente comme un volume léger, blanc, une forme de chrysalide, dans laquelle entre le spectateur. A l’intérieur, il entend et partage une forme d’harmonie sonore composée des respirations de « donneurs », interrogés par ailleurs dans le cadre d’une vaste enquête menée par l’artiste, un sociologue et une sophrologue (1). Donner son souffle, comme on donne son sang, son sperme, ou, à Christian Boltanski, ses battements de cœurs, autant de substances vitales. Et le souffle, dans cette installation est réintroduit dans un corps, spatialisé par les techniques audio (système Home Cinema 5.1).

Mais qu’est ce que le souffle ? La respiration, ce « second souffle » que je cherche dans l’effort pour ne pas m’essouffler ? Comme lorsqu’on danse, court, travaille jusqu’à se trouver « à bout de souffle » ? le frôlement de la mort ?

Le souffle de vie, celui de la Bible ? La vie que Dieu insuffle à l’homme en soufflant son haleine dans ses narines ?

« L’Éternel Dieu forma l’homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un être vivant. », Genèse, II, 7

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"Phrenos" - La Banque du souffle, 2007-2011

Et que peut bien être l’haleine de Dieu qui n’a pas de corps ? Ce souffle est alors une façon de désigner l’âme, anima, qui veut dire souffle et âme. Mais dieu le savait-il et parlait-il latin ?
Bref, cette histoire de souffle semble soulever assez rapidement de vastes questions philosophico-théologiques qui nous embarquent du côté de l’artiste démiurge et créateur concurrençant dieu dans sa création, donnant vie à des êtres inanimés. N’est ce pas aller un peu loin et est-ce encore de la critique d’art ?Revenons donc à l’art, et à Filomena Borecka. Celle-ci, d’origine tchèque, formée à Prague, à l’ENSBA, détentrice d’un Master of Fine Arts de Hunter College de New York, réalise depuis plusieurs années des dessins, souvent de très grand format, et des sculptures, présentées sur le sol ou accrochées comme des nuages flottant dans l’air. Les uns comme les autres sont abstraits, semblent bourgeonner ou être en pleine métamorphose, et se caractérisent par l’importance de la courbe. Ils sont souvent réalisés ou recouverts de lignes tracées au crayon « magique », multicolore. Dans l’entretien que j’ai mené avec elle, Borecka insistait sur le caractère spontané de son travail, qui est bien souvent d’ordre performatif – spontanéité qui comme toute improvisation implique également un entraînement, une préparation. D’après l’artiste, les dessins eux-mêmes, et les esquisses préparatoires pour les sculptures sont réalisés d’un coup, dans une temporalité courte, dans l’entraînement du geste, suivant le souffle – comme dans un mouvement dansé. En 2005 à Madrid, elle réalise une performance proprement dite, la dernière à ce jour, au cours de laquelle elle vient animer en les caressant les petites sculptures réparties sur le sol (Encaprichiamentos, Circulo de Bellas Artes, mai-juin 2005), comme dans une forme de conte de fées. Celles-ci, sonores, se mettent alors à « respirer ».

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Vue de l’exposition Oxymore, Centre culturel Tchèque, 2011

J’ai de fait assisté à ce travail, dont la vie fut, de plus, éphémère. En novembre 2009, Portraits était chargé des cartels pour le salon de la Jeune Création, et j’ai écrit le cartel de Filomena Borecka. Celle-ci occupait l’angle d’un espace. Au cours du montage du Salon, Borecka a progressivement, armée de son crayon, envahi l’angle de l’espace, dessinant directement sur le mur ces nœuds et lignes ondoyants qui la caractérisent. Une sorte d’être rampant semblait glisser sur les murs d’angle, un être doué d’une vie propre, mais de plusieurs centres, dans une prolifération qui évoque des tissus organiques, des cheveux, ou l’élément liquide. Certaines encres de Louise Bourgeois des années 1950 procurent une impression de cet ordre.

Expressionnisme abstrait ? Abstraction lyrique, gestuelle ? En 1966, Lucy Lippard organise à la Fisbach Gallery à New York une exposition rassemblant Eva Hesse, Lucas Samaras, Louise Bourgeois ou Bruce Nauman, et intitulée Eccentric Abstraction. Les volumes et installations qui y sont présentées avaient ceci de commun qu’ils s’écartaient « excentriquement » de l’abstraction géométrique en vogue et près de s’épanouir dans le minimalisme. Ils proposaient des formes apparemment instables et comme naturelles, non industrielles, non mathématiques, non mesurables et bourgeonnantes, en expansion, dans des matériaux mous ou extensibles, modelables : plâtre, tissu, latex. Ce type de « forme » a donné lieu ensuite à tous les développements sur l’informe, de Rosalind Krauss à Yve-Alain Bois, d’après Bataille. Les sculptures de Filomena Borecka prennent naissance dans un assemblage de polystyrène récupéré et collé avant d’être enduites de plâtre, selon le dessin préparatoire, sculptées, modelées, brossées, et enfin parfois parcourues comme un pelage par le crayon magique. Le volume est fait pour accueillir le dessin : cocon, nuage, animal, paramécie ? Ces volumes et ces dessins peuvent être rattachés à ce courant excentrique de l’art au XXe siècle.

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How often you feel your breath

Poussons donc un peu plus loin cette hypothèse. Innocence et spontanéité du geste ? Dessins automatiques ? l’inconscient en action ? surréalisme ? Peut-être, mais il faut alors en tirer les conséquences. Il est très difficile, à moins d’avoir l’âme totalement pure, de ne pas être frappé par la dimension fortement sexuelle du travail de Filomena Borecka. Informes, ces lignes et tissus sont comme une nature « naturant », formant à son aise, copulant, s’épanouissant, créant par-delà la différence sexuelle, et sans conscience ni morale particulière. On imagine devant ces dessins à l’échelle de notre propre corps, des pénétrations, méioses, fusions, au niveau du microcosme ou du macrocosme, de la méduse et de l’algue, de l’ovule et du spermatozoïde, à l’étoile filante et au trou noir. Il est difficile pour le spectateur de ne pas projeter, plus qu’ailleurs, ce qui le préoccupe quant à l’imaginaire de sa propre intériorité corporelle. Le « crayon magique » est effectivement « magique » : ce monde est un univers d’avant la différenciation des formes, des sexes, de la couleur, et ce medium permet paradoxalement et en apparence à l’artiste de ne pas choisir. Les changements de couleur vont de paire avec ce monde métamorphique. Une nature donc un peu perverse et polymorphe – aussi peu innocente qu’un conte de fées.

L’installation Phrenos est donc une expansion dans l’espace d’une autre nature que les précédentes œuvres de Filomena Borecka. Sa légèreté est celle du vent et de l’air – mais sa forme est celle du cocon, de l’enveloppe, de la chenille, de la coquille, l’organique n’a pas lâché prise. Et le souffle reste la métaphore de la vie – la matrice, la notion de génération ne sont pas loin.

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Interdépendance, 2009

Et l’on s’interroge alors devant la forte cohérence de cet univers ondoyant : il est aussi question de la genèse, dessin après dessin, volume après volume, performance après performance, d’une artiste. Ce travail, on l’a dit, est performatif, fondamentalement. Les photographies qui documentent et informent sur la mise au monde des œuvres montrent bien Filomena Borecka en action. Il est troublant de constater que féminité et organicité se sont trouvées associées dans l’art au XXe siècle, particulièrement au sein des mouvements féministes essentialistes. On pense à la théorisation par Judy Chicago du « core », cette centralité organique qui serait la marque de l’œuvre de l’artiste femme. Filomena Borecka semble en quelque sorte renouveler cette conception en animant ses dessins de plusieurs « centres ». De plus, l’importance donnée à la personne de l’artiste créant, au travail, sur des grands formats, élabore une figure d’artiste femme qui se mesure avec légitimité à la création, qui crée dans un engagement de tout son corps, et d’une façon émouvante. « Cunt art » alors, le travail de Filomena Borecka ? On voulait suggérer avec ce portrait que les nœuds beaux et troublants de Borecka sont bien plus subversifs et bien moins innocents qu’on veut bien croire.

Pour le projet "PHRENOS - La Banque du Souffle" (2007-2011), Filomena Borecka a travaillé avec Frédéric Lebas, sociologue, Bruno Dubois, plasticien designer, et Monique Puisais, sophrologue.

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