Denis Bitchykhine Lancer le diaporama : 8 photos

Derrière l’image

par Camille Prunet ; décembre 2017
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Denis Bitchykhine, Ensemble, série Médias après les médias [Вместе, Медиа после медиа] 2016

L’image est au cœur de la démarche artistique de Denis Bitchykhine. Ce journaliste russe, titulaire d’un doctorat de philosophie, pratique depuis longtemps la photographie. Il part souvent d’une image trouvée et s’intéresse à son contexte de présentation. En cela, sa pratique est dans la continuité de sa réflexion doctorale sur le pop art américain et son rapport à l’objet comme image. La publicité l’intéresse particulièrement car elle révèle les évolutions sémantiques associées aux représentations et leur complexification. Cet artiste donne à voir ce qu’il nomme l’ « effet quasi-transcendantal des images », c’est-à-dire à l’effet que produit la convocation dans une seule image d’un ensemble complexe de signes.
Dans une série intitulée Les médias après les médias [Медиа после медиа], commencée en 2014, il utilise un même protocole. Les images proviennent de magazines. En rétro-éclairant plusieurs pages, les images s’associent naturellement et sont ensuite re-photographiées. Elles ne sont donc pas retouchées, c’est une simple association visuelle. L’image finale est une métaphore de l’imprégnation inconsciente des images chez le lecteur. Si ces images soulignent la tendance à l’uniformisation des modes de représentation, c’est l’humain qui en pâtit. Il semble fantomatique dans ces compositions, se transformant en silhouette diaphane. La superposition d’images illustrant des propos différents redéfinit une nouvelle image et ouvre à des associations libres.

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Denis Bitchykhine, Figure, série Médias après les médias [Фигура, Медиа после медиа] 2015

Dans Figure (2015), la forme d’une guitare reprend ainsi le galbe d’une cuisse dans un jeu de lumière et de lignes. L’écriture cyrillique et l’écriture latine sont séparées sous la forme d’une bande colorée qui vient marquer une séparation dans l’image. Dans une autre photographie (Distance, 2014), une sportive surgit au-dessus d’une tête de vache. Le maillot de la sportive, portant indication de son pays, la Russie, et de ses sponsors, fait écho à l’étiquette présente sur l’oreille de la vache. Cette image résulte cette fois d’une image télévisuelle sur une photographie de revue. La vache fait écho au spectateur, perçu comme un consommateur « bovin ». La barre qui vient marquer la coureuse à hauteur de sa tête renforce également cette critique par simple association d’idées. L’expression heureuse et soulagée de la sportive vient finalement se superposer à l’air interrogatif de la vache ; le soulagement d’un effort qui se termine soulève la question de l’effort critique qui tend à être évité.

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Denis Bitchykhine, Distance, série Médias après les médias [Дистанция, Медиа после медиа] 2014
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Denis Bitchykhine, Rencontre, série Sots-Set-Art [Встреча, Соц-Сеть-Арт] 2016

Denis Bitchykhine mène plusieurs séries de front, insistant à chaque fois sur différents éléments constitutifs de l’image. Le projet SotsSetArt [СоцСетьАрт] est une contraction des mots « social(iste), réseau, art », avec un jeu de mots entre « social » et « socialiste ». Le titre fait référence au Sots-Art, mouvement soviétique des années 1970 qui mélangeait l’esthétique du réalisme socialiste et du pop art. Cette fois, le photographe s’intéresse aux éléments communs existants sur les réseaux sociaux : le curseur, la flèche, la main, le cadre d’identification sur Facebook, etc. Ces éléments sont autant de moyens pour unifier dans un même espace des contenus très divers. Ils créent ainsi de nouveaux sens en s’insérant dans un langage informatique peu relevé mais omniprésent. Faisant un parallèle avec la culture russe, imprégné d’un système de signes extrêmement symboliques avec le régime soviétique, le photographe utilise ces nouveaux signes informatiques comme les artistes du Sots-Art utilisaient de façon critique les symboles soviétiques. Il souligne à quel point l’environnement sémantique des réseaux sociaux vient uniformiser les images qui y sont publiées mais aussi comment on peut modifier la compréhension avec ces nouveaux signes.

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Denis Bitchykhine, Mime, série Sots-Set-Art [Мим, Соц-Сеть-Арт] 2015

Dans Rencontre (2016), deux mains se font face tenant chacune un téléphone portable, placées symétriquement au centre de l’image. Deux flèches à droite et à gauche apparaissent sur l’image, invitant à continuer de naviguer vers d’autres images. Ces deux flèches semblent contredire la proximité des deux mains, les invitant à s’écarter l’une de l’autre. Pourtant, la composition montre une imbrication entre les deux parties droite et gauche de l’image, avec des échos de couleur qui renforcent les effets de symétrie. Et si les réseaux sociaux n’étaient pas tant des espaces de sociabilité que des espaces d’expressions individuelles accumulées qui se font miroir ? Dans Mime (2015), un cœur vient se superposer sur la tête d’un mime vêtu de blanc, tandis que des têtes de statue se retrouvent affubler d’un cadre d’identification (Qui ?, 2015), masquant un visage partiel à l’arrière-plan. L’identité se fond paradoxalement dans d’autres identités, révélant que le masque social est toujours omniprésent et plus encore avec les réseaux sociaux.

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Denis Bitchykhine, Qui ?, série Sots-Set-Art [Кто ?, Соц-Сеть-Арт] 2016
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Denis Bitchykhine, Sans titre, série Les héritiers des puritains [Наследники пуритан] 2014

Une autre série, « Les héritiers des puritains » [Наследники пуритан](depuis 2014), utilise des captures d’écran de séries télévisées américaines. Le message puritain américain, souvent présent dans les séries télévisées, contraste avec ce qui est donné à voir. Relevant ce paradoxe, l’artiste appose partiellement sur l’image une chemise au motif du drapeau américain afin de masquer des peaux nues. L’effet produit rappelle les feuilles de vigne apposées a posteriori sur les sexes des statues antiques. Dans « Sac plastique de la réalité » [Пакет реальности] (depuis 2015), ce sont des fragments de sacs plastiques qui semblent prendre vie. Modèle réduit de la réalité, le sac devient une image indépendante et mobile qui se superpose au réel. Dans un autre projet « Ma publicité » [Моя реклама] (depuis 2014), Denis Bitchykhine prend des photographies de panneaux publicitaires dans l’espace urbain, jouant sur les interactions entre espace réel et espace publicitaire. Ces deux dernières séries jouent sur l’idée d’une contamination par l’image publicitaire de notre représentation du monde, qui fausse les valeurs associées aux images.

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Denis Bitchykhine, Paysage, série Ma publicité [Пейзаж, Моя реклама] 2017

La réflexion de Denis Bitchykhine sur l’image est une invitation à regarder avec attention le paysage médiatique qui nous entoure et qui forge notre perception du monde. Dans son ouvrage L’écologie des images (1982), l’historien d’art Ernst Gombrisch opère un rapprochement entre l’écologie des êtres vivants et l’écologie des images. L’analogie permet, selon lui, de comprendre le moment où les images deviennent de l’art, en comprenant le « bain » culturel et social dans lequel certains styles ou thèmes artistiques ont pu émerger. Il est clair que nous sommes baignés d’images d’information et commerciales et c’est sur ce terreau que se développe la pratique de Denis Bitchykhine. Ses photographies sont autant de réflexions sur le statut de l’image et sur sa capacité à faire naître des imaginaires variés au gré des associations. Dans une Russie contemporaine où l’image publicitaire est désormais omniprésente dans les villes, après une longue période pendant laquelle les images présentes dans les espaces publics étaient essentiellement produites par l’Etat, le choc visuel est d’autant plus fort que cette présence semble encore peu contrôlée et apporte un contraste très fort. Face à cela, Denis Bitchykhine propose de rentrer dans l’image pour la tordre, la détendre, la recouper afin de la livrer à de nouvelles pistes de compréhension. Derrière chaque image, s’ouvrent une logique et une temporalité secrètes qu’il faut prendre le temps de découvrir.