Romain Bernini Lancer le diaporama : 13 photos

Reprendre la peinture là où elle s’est arrêtée.

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Floating Family, huile sur toile, 180 x 180 cm, 2009

Ce n’est pas un éléphant, mais un rhinocéros rose. Il est lourdement posé et avachi en lévitation, au centre d’un espace pictural quadrangle aux coins faussement droits – la perspective se joue de nous. On ne voit ni son mufle ni ses cornes nasales dissimulées par un linge bleu électrique. Et son cuir est rose fluo. Peut-être est-il mort ou presque mort, ou dans cet entre-deux d’une vie qui n’en est pas une, comme les animaux de Gilles Aillaud. Pourtant, il n’est pas au zoo, mais dans un espace indéterminé – quelque chose de désertique, et de vaguement aqueux, qui ressemble aux limbes. Un rhinocéros chez Francis Bacon.

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Lonely Riot, huile sur toile, 250 x 200 cm, 2010

Ce rose pour autant, et les nuances brunâtres, jaunes, vertes, qui l’entourent, n’est pas apposé par aplats, mais coule un peu. Ce ne sont pas exactement ces coulures transparentes qui, dans une autre peinture très consciente d’elle-même, de son histoire, de sa mort déclarée et de sa renaissance dans les années 1980, affirment ainsi la planéité du support, comme dans une culpabilité de se coltiner à la mimésis et à l’illusion – on pense ici au très beau travail par superposition à la fois de transparences visuelles, et de traces mémorielles de Marc Desgrandchamps, avec lequel Bernini expose parfois. Les peintures de Bernini ne reposent pas sur une stratigraphie de la mémoire, et ne s’y niche pas un discours sur la peinture. Elles ne cherchent pas non plus spécialement à être conceptuelles. Bernini, comme toute une génération de jeunes peintres, bénéficie en un sens des luttes de ses aînés, et n’a plus à se justifier de peindre, ni à défendre la peinture. D’ailleurs, il fait aussi de la photographie.

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La voisine, huile sur toile, 100 x 100 cm, 2011

Nous sommes donc classiquement face à des représentations. Qui de plus sont belles, au sens où la composition de l’image, souvent marquée par une centralité forte occupée par un être animé (silhouette humaine, animal), l’usage des contrastes de couleurs, parfois assez punk et saturé, les infinies nuances des couches et des traces de pinceaux, provoquent un immédiat choc esthétique, que l’on considère l’ensemble du tableau ou le détail ; on est emporté ailleurs. Et il y a manifestement chez le peintre un plaisir et une recherche de l’effet - waouh !

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Drone, huile sur toile, 65 x 81 cm, 2011
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Exercise in a Landscape, huile sur toile, 160 x 200 cm, 2010

Et cependant ce choc est vite décontenancé : il est impossible de dire ce que ces images représentent, au sens strict, et au-delà d’une description totalement littérale, à quelques exceptions près, et qui n’en disent pas beaucoup plus (La voisine, 2011, une femme pratiquant le bondage, Drone, 2011, un drone). Du coup, on peut évoquer « un homme flottant dans l’eau » (Europe, deuxième version, 2011), « un homme flottant dans l’air la tête dans les nuages » (Upside down Sadhu, 2011), ou encore « un vieillard se tenant le bras et assis sur une chaise dans un désert » (Exercise in a Landscape, 2010). Après le choc, on se sent analphabète. Et les titres n’aident pas, qui tendent à redoubler cette tautologie. Cette peinture est ainsi magistralement silencieuse, muette, malgré sa violente présence. « La peinture est une poésie muette » ? En général, l’adage est compris comme une nécessité pour la peinture de bavarder visuellement, ici, il est pris au sens strict et s’écarte résolument du discours et des références littéraires ou picturales.

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La fuite, huile sur toile, 200 x 160 cm, 2010

Que voit-on ? On peut, pour prendre un peu de distance, s’écarter de la fascination pour le rhinocéros rose, et regarder le site de Romain Bernini. Les vignettes des tableaux les unes à côté des autres, signalent une récurrence visuelle : celle d’attitudes isolées en plein désert, dans une atmosphère de cauchemar, rougeoyante, bleu piscine ou jaune soufre, des couleurs qui ne sont pas naturelles, mises en valeur par les gris et les bruns. Des hommes marchent, escaladent des barricades, tirent une femme de l’eau, saluent la lune ou le soleil, flottent dans des attitudes de yogi, tiennent des fumigènes à bout de bras. Mouvements de réfugiés, de fuyards, de malades en kinésithérapie, de yogi, de révoltés ou de groupes sectaires, le tout dans un univers absolument irréaliste, dont on ne sait s’il traduit le sentiment intérieur de ces êtres, ou plutôt leur « aura », les couleurs effrayantes dont ils se parent pour le commun des mortels dont ils sont le cauchemar. C’est bien un univers fantasmatique archaïque et commun que déploie Bernini, au-delà de la dénomination – nommer signifierait déjà reconnaître.

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Five of Them in a Landscape, diptyque, 160 x 260 cm, 2010

« « Ce n’était plus une rue mais un monde, un espace-temps de pluie et de cendres et de presque nuit. Il marchait vers le nord dans les gravats et la boue et des gens le dépassaient en courant, avec des serviettes de toilette contre la figure ou des vestes par-dessus la tête. Ils pressaient des mouchoirs sur leur bouche. Ils avaient des chaussures à la main, une femme avec une chaussure dans chaque main, qui le dépassait en courant. Ils couraient et ils tombaient, pour certains, désorientés et maladroits, avec les débris qui tombaient autour d’eux, et il y avait des gens qui se réfugiaient sous des voitures. Le grondement était encore dans l’air, le fracas de la chute. Voilà ce qu’était le monde à présent. » »

Don De Lillo, L’homme qui tombe, Babel, 2008

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Floating Family, huile sur toile, 180 x 180 cm, 2009

Cette atmosphère particulière, mi-apocalyptique, mi-quotidienne, mi-fantasmatique, où temps et espace semble figés comme cela arrive parfois dans les romans de science-fiction qui voient naître des « pique-nique d’un milliard d’années » (Ray Bradbury), m’a fait penser aux romans de Don De Lillo – et un peu à Michel Houellebecq, tendance La possibilité d’une île. Dans Les Noms, qui se passe en Grèce dans les années 1970, partant d’un espace-temps réaliste, De Lillo dérive vers une situation fantasmatique, où le héros éprouve comme une paranoïa hallucinatoire, obsédé par des meurtres, opérés dans une campagne désertique, et dont il ne sait si les auteurs sont les membres d’une secte à la fois récente et très ancienne ; on plonge typiquement alors dans un fantastique nourri de la société ultra contemporaine.

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La clairière, huile sur toile, 200 x 160 cm, 2009

Ce mélange de l’archaïque et du présent le plus contemporain intéresse Bernini : il a ainsi il y a quelques années réalisé des dessins et des huiles sur toile représentant dans une nature souvent luxuriante des personnages plutôt comiques, vêtus à l’occidentale, posant à l’occidentale, mais portant des masques tribaux. Les notions de « cargo-culte », de « bricolage », de « primitivisme » pourrait être amenées à ce sujet, mais elles manqueraient la dimension fantastique propre à Bernini et à De Lillo, même si celle-ci est effectivement une sorte d’attelage, ou d’assemblage.

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Sans titre (Santa Maria del Popolo), 2011, lambda print, 88,5 x 60 cm, ed. 8

Et en effet, c’est notre époque elle-même qui est fantastique et capable de projeter dans le même espace mental séances de yoga et réfugiés politiques, croyances multimillénaires et drones, spiritualité et technologie, haute finance et meurtre rituel (pour De Lillo). Deux séries de photographies tirées en grand format de Bernini sont particulièrement passionnantes à cet égard : à Santa Maria del Popolo à Rome, il photographie les dalles funéraires sur lesquelles on marche et qui ainsi s’effacent, tout en étant toujours là. Surtout, une autre série récente de photographies présente des portraits d’Italiens qui dans une ville du nord, pourchassent, en Nike, mais avec une ferveur et une rage multiséculaires, les serpents de la région, pour finalement s’en parer et parader avec : peau de reptile, déesses aux serpents et gourmettes de kéké, Ray-Ban.

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The Believers, huile sur toile, 200 x 200 cm, 2011

Cette très violente étrangeté du monde commune à ces deux univers explique que j’ai fini par y trouver une esthétique New Age – au sens où ce courant pourrait dans son incohérence, son syncrétisme mêlant rites archaïques et pseudo sciences y compris extra-terrestres, conception du temps comme cyclique, récupération et inversion de pratiques cultuelles anciennes comme le Sadhu inversé de Bernini (yoga, cultes solaires, Quigong, pratiques amérindiennes), l’usage psychédélique des drogues hallucinogènes (le rhinocéros rose...), incarner notre culture moderne dans sa version cauchemardesque. Ce ne sont pas les « primitifs » qui pratiquent avec violence le cargo-culte, l’amnésie collective, le déni, et souffrent de cauchemars, malgré le yoga et les cliniques médicalisées où des vieillards font de la gymnastique : c’est nous. Cette esthétique semble traverser cette peinture malgré elle, comme le versant effrayant de notre réalité – et le peintre est ici de fait un peu medium, de son atelier en Limousin, une ferme ancienne retapée, entre Rochechouart et Saint-Junien, où je l’ai rencontré.

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Upside-down Saddhu, huile sur toile, 200 x 160 cm, 2011

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