Villa Belleville Lancer le diaporama : 11 photos

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Portrait de l’atelier par Marion Balac

Entre septembre 2015 et janvier 2016, Marion Balac, Caroline Delieutraz et Carine Klonowski ont partagé un atelier à la Villa Belleville, dans le 20e arrondissement.
Avaient-elles un projet en commun, l’envie de fonder un collectif ? Pas tout à fait, mais leur passage en ces lieux a été motivé par leurs affinités artistiques et personnelles. L’idée était aussi pragmatique : chacune avait besoin d’un espace spécifique pour travailler, sans la nécessité d’y entreposer d’encombrantes pièces ni celle d’y passer tout son temps.
L’opportunité de louer l’un des ateliers proposés, à l’époque par le Point Ephémère, à la Villa est née du partenariat avec les galeries de Belleville : Caroline Delieutraz étant représentée par la galerie22,48m2.

Quant à leurs affinités artistiques, elles ont été le ciment du projet de partage de l’atelier. Toutes ont en commun de passer beaucoup de temps, dans le cadre de leur pratique, sur Internet. Que ce soit pour y puiser de l’inspiration, des images et des données servant de matériaux à leurs travaux, ou pour y observer et exploiter les nouvelles pratiques de collaboration et de communication qui s’y développent, les trois artistes ont cet environnement en commun, tout en ayant chacune leur manière de s’y référer. Bien sûr, elles étaient déjà largement en contact bien avant la résidence, mais leur coprésence physique a été un moteur certain dans leur façon de travailler.
Durant cette – courte – période de travail, les trois artistes ont donc développé des collaborations épisodiques plus ou moins marquantes les unes avec les autres, entre inspirations ponctuelles et environnement général propice à l’émulation.

Marion Balac

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Marion Balac, Ruta por Espana, textes et cartes postales, 2015

Lorsque je rencontre Marion Balac, elle m’explique d’emblée avoir organisé son temps dans l’atelier de la Villa Belleville de manière très circonscrite : elle travaille exclusivement sur des dessins en grands formats. Cette artiste qui manipule aussi bien la vidéo que les sites Internet, les objets, le texte ou encore la capture d’écran, se focalisera ici sur un médium, le seul idéalement adapté à l’espace de l’atelier. L’autre projet en cours de Marion Balac est une vidéo, qu’elle réalise chez elle, avec un matériel qu’elle n’a pas voulu installer à l’atelier. De même pour tous les dossiers à préparer, pour lesquels un ordinateur et un accès à Internet sont indispensables.
La pratique du dessin lui est rendue plus fluide par l’espace offert sur un grand plateau posé sur tréteaux, tout autant que par son choix de ne pas se connecter à Internet – non plus celui des recherches artistiques mais plutôt celui de la procrastination. Et bien sûr, l’éloignement du domicile, où se trouvent toutes autres distractions de la vie quotidienne.

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Marion Balac, Ruta por España, textes et cartes postales, 2015

La présence des autres artistes dans cet espace, même si elle n’est pas systématique, est un élément important au quotidien : les discussions peuvent se faire dans un cadre plus serein et plus suivi qu’autour d’un verre ou entre deux vernissages. Et tandis que chacune vaque à ses recherches, lit à haute voix un texte pour avoir l’avis des autres, ou raconte une découverte faite sur Internet, Marion Balac continue d’avancer sur son dessin géant.

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Marion Balac, Ruta por España, textes et cartes postales, 2015

Un dessin isolé dans sa réalisation, mais non déconnecté des autres problématiques en jeu dans son travail. En résidence à la Casa de Velàzquez à Madrid durant l’été 2015, Marion Balac a développé ses recherches autour de la notion de voyage immobile. En faisant écrire par d’autres ce à quoi son périple de jeune Française en Espagne pouvait ressembler (Ruta por España), elle fait émerger une fiction remplie de clichés sur les charmes désuets du voyage : visites de vieilles pierres, dégustations de saveurs locales, découvertes de traditions ancestrales ponctuent ces écrits achetés, pour 5$ la page, sur la plateforme de vente de services d’écrivains Fiverr. Les textes étaient notamment inspirés par d’authentiques cartes postales, clichés par excellence, envoyées aux auteurs par l’artiste. De même, lorsqu’elle confectionne manuellement des souvenirs touristiques de Madrid à partir de matériaux trouvés dans des bazars vendant du gadget made in China en masse (Made in Madrid), Marion Balac explore les contradictions et les systématismes d’une société de consommation mondialisée, où les déplacements physiques ne sont plus ni nécessaires ni suffisants pour le dépaysement.

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Marion Balac, Made in Madrid, photographies, 2015

Pendant son séjour à Madrid, elle a notamment étudié l’aéroport de Castellòn, qui n’a jamais vraiment été mis en service pour des vols réguliers. Promesse non tenue d’échanges, de tourisme et de développement économique, ce rêve de circulation jamais réalisé est au cœur du dessin que Marion Balac poursuit, patiemment, à chacune de ses venues à l’atelier. Elle continue donc le travail entamé à la Casa de Velàzquez, en profitant comme là-bas des ressources de l’atelier, parmi lesquelles la présence ponctuelle de ses colocataires.

Carine Klonowski

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Carine Klonowski, Horizon, dessin numérique, publiés dans la revue TALWEG#2, La Périphérie, Pétrole éditions, 2014. Photographie © Pétrole éditions

La présence des deux autres artistes est importante, également, pour Carine Klonowski. Elle qui revenait d’une résidence de quatre mois en Charente, se retrouvait un peu à l’étroit à son domicile. En plus d’un espace spécifique, elle a eu envie surtout de travailler en présence d’autres artistes. Avoir une ou des interlocutrices avec qui débattre, et faire le déplacement dans un quartier vivant comme l’est Belleville, c’est stimulant. Elle insiste sur ce déplacement : la rupture entre le chez-soi et l’atelier est essentielle. Comme pour Marion Balac, la compartimentation des activités se fait autour de l’atelier : Carine Klonowski termine de rédiger son mémoire de Master chez elle, elle lit en bibliothèque, et développe ses recherches plastiques à l’atelier.

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Carine Klonowski, The den of the Sun (Los Santos), capture d’écran, machinima, 12’05" en boucle, 2016. Diffusé dans White Screen #2, exposition en ligne, Jeune Création 2016

Ces activités ne sont pas étanches les unes par rapport aux autres. L’artiste, qui effectue sa recherche universitaire, théorique, sur le dégradé et ses ressorts esthétiques, tente dans ses expériences plastiques de capter les variations de la lumière. Dans la projection d’un horizon qui tend à se déployer à l’infini (Sans titre (horizon #2)),

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Carine Klonowski, Sans titre (Horizon #2), animation, 1’48’’ en boucle, dimensions variables, 2015

la lumière comme objet visible insaisissable, et également comme signal électrique parfois imparfait, est au cœur de l’œuvre : on y voit à la fois l’image et son évolution, et les petites imperfections liées à la basse définition, récurrente dans son travail.
C’est grâce à l’espace disponible dans l’atelier de la Villa Belleville que Carine Klonowski a pu expérimenter cette projection, développement d’une œuvre de 2014 qui consistait en une série de dessins parus dans la revue Talweg #2 (Horizon). Le passage du papier à l’installation est, dans ce cas, assez directement lié à l’espace de travail, comme la taille des poissons rouges est liée à celle des aquariums dans lesquels ils grandissent.
L’artiste raconte qu’une autre idée lui est venue en faisant ces premiers tests : projeter ses vidéos sur d’autres œuvres, et pourquoi pas sur des œuvres d’autres artistes. Le temps venant à manquer, ce sera dans un autre espace qu’elle poursuivra ses essais de ce côté.
Durant son temps passé à la Villa Belleville, Carine Klonowski a également effectué des tests plus techniques d’impressions. Utilisant un papier assez sensible aux variations de température, elle rejoue dans ce médium les questions en jeu dans ses vidéos. L’exploitation d’une qualité (dite « mauvaise » dans un tout autre contexte) du papier permet de faire émerger des événements imprévus, tandis que les images elles-mêmes seront issues d’une vidéo jouant sur les variations de lumière naturelle au fil d’une journée. Une parution est prévue en mars, et sera la première de la maison d’édition SUN 7, qu’elle est en train de créer avec les deux artistes Marie Glasser et Matéo Tang, duClub Superette.

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Caroline Delieutraz, White Screen #2, page d’accueil de l’exposition en ligne, 2015

Si les idées que Carine Klonowski a développées en atelier sont issues de pièces réalisées plus tôt, elle reconnaît l’apport de l’espace et de la cohabitation dans sa manière de travailler. Une émulation entre artistes aux questionnements et aux méthodes proches qui lui est essentielle et qui, comme à d’autres, lui a donné envie de poursuivre ailleurs cette forme soft de collaboration artistique.

Caroline Delieutraz

Pour Caroline Delieutraz, partager cet atelier a également été l’occasion de discuter avec des artistes aux références communes, tout en menant ses propres projets. À la différence de Marion Balac et Carine Klonowski, Caroline Delieutraz a choisi de travailler, à la Villa Belleville, sur différents domaines, entre recherches artistiques et tâches administratives – annexes à la pratique mais récurrentes comme la réalisation de dossiers ou la mise à jour de son site Internet.
La période d’installation dans l’atelier concorde avec la préparation de White Screen #2, l’exposition en ligne dont Caroline Delieutraz est co-commissaire, avec Kevin Cadinot, dans le cadre de la 66e édition de Jeune Création. L’exposition se présente sous la forme d’un portail vers des œuvres en ligne auxquelles on accède en cliquant sur des objets flottant dans l’espace d’une page sur Internet (White Screen #2).

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Caroline Dellieutraz, Deux visions, 2012. Vue de l’exposition Visione Doppia, LocaleDue, Bologne, commissariat de Bruno Barsanti, 2016. Courtesy de l’artiste et galerie 22,48m2

La collaboration artistique avec ses colocataires d’atelier y est plus visible, car elle y expose notamment un travail de Carine Klonowski. Les travaux présentés dans White Screen #2 sont fondés sur une remise au premier plan des non-lieux, et même des « non-objets » du virtuel : promenade dans les espaces interstitiels de films de science fiction (Serafín Álvarez, Maze Walkthrough), navigation entre des calques, outils visuels offrant textures et arrière-plans à tout créateur de paysage 3D (Joe Hamilton, Indirect Flights), ou encore contemplation d’un long coucher de soleil extrait d’un jeu vidéo (Carine Klonowski, The den of the Sun (Los Santos)).
L’espace et les conditions de travail offerts à l’atelier ont aussi permis à Caroline Delieutraz de répondre à l’invitation du curateur Bruno Barsanti pour une exposition personnelle, Visione Doppia, à l’espace LocaleDue, à Bologne. L’artiste y déploie sa série de dytiques Deux visions, qui mettent en regard des images de lieux situés sur les routes de France, photographiés selon deux points de vue différents : par Raymond Depardon d’une part, et par les voitures de Google Street View d’autre part. Dans cette exposition, elle présente également l’affiche Video Club / A Camcording

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Caroline Delieutraz, Deux visions, page du livre La France de Depardon, captures d’écran de Google Street View, 2012. Courtesy de l’artiste et galerie 22,48m2

Event, annonçant une projection de vidéos amateures capturant des vidéos d’artistes. Deux manières distinctes de mettre en jeu la circulation des œuvres, dans un enchâssement de rephotographies et de retournages d’images existantes, fixes ou animées.
Enfin, c’est aussi à l’atelier que Caroline Delieutraz a commencé la préparation de ce qui sera la pièce centrale d’une prochaine exposition personnelle.
À l’origine, un fait divers entendu à la radio racontait la saisie par les douanes françaises d’une centaine de scorpions vivants, issus d’un trafic international. S’en est suivi un patient travail d’enquête sur leurs qualités entomologiques, au sein duquel certaines démarches relevaient de la plus pure absurdité – encore plus drôle à partager avec ses colocataires d’atelier. Appeler les douanes ou les zoos de France et de Navarre pour récolter des informations sur cette espèce pouvait être une tâche hautement rébarbative dans un autre contexte. Destinés, vivants, à rejoindre les collections de spécialistes peu scrupuleux, ces scorpions deviendront dans l’œuvre de Caroline Delieutraz les items d’une autre sorte de collection. On retrouve, sous une forme inédite, les questionnements de fond dans le travail plastique et curatorial de l’artiste : saisie d’un ensemble indifférencié en circulation (ici des animaux, ailleurs des images), décontextualisation (qui est également le point commun des œuvres sélectionnées pour White Screen #2), et recontextualisation de cet ensemble. Après avoir réalisé des tests d’accrochage de photographies de ces animaux dans l’atelier, Caroline Delieutraz réfléchit à présent à une manière de dépasser la simple restitution visuelle. Pour cela, l’aide apportée par les autres artistes a été notable dans la mise en relation avec divers prestataires, avec qui l’artiste est en train d’élaborer son projet.

coworkers

Le fait que les artistes aient besoin d’un atelier pour travailler n’est pas une découverte en soi. De même, les réflexes de mise en réseau existaient et existeront également hors de l’atelier.
Toutefois, les discussions épisodiques entre les artistes, toujours associées à un travail en train de se faire, ont permis un véritable partage de ressources au sens large, qui est l’avantage principal des espaces de coworking dont la presse se fait l’écho comme d’une nouvelle tendance, déjà mue en un business à part entière. N’appartenant à personne et tout le monde à la fois, passant de mains en mains au rythme des besoins, ces ressources partagées sont devenues interchangeables, « flottantes » comme le sont, d’un certain point de vue, les motifs que les artistes trouvent sur Internet et s’approprient aux gré de leurs projets. En écrivant ce texte, je me rends compte que j’ai observé dans la manière de collaborer de ces trois artistes un parallèle assez lisible entre le coworking et les modes de création appropriationnistes (propos que j’aurais aimé trouver dans l’exposition Co-Workers qui s’est déroulée au MAMVP et à Bétonsalon à l’automne 2015, mais c’est une autre histoire).
Les idées qui ont émergé dans ce contexte auront certainement confirmé des liens distendus entre les artistes – des liens qui peuvent se retrouver, de manière parfois insensible, dans leurs œuvres. Partant de là, on peut se poser la question : le travail en espace physique partagé, pratique reconnue et exploitée dans toutes sortes de start up, peut-il dessiner une nouvelle carte des tendances de la création contemporaine ?