Driss Aroussi Lancer le diaporama : 10 photos

par Sonia Recasens ; janvier 2016
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Identité scannographique, 2007-2008

Travaillant entre Toulon et Marseille, Driss Aroussi développe avec finesse un processus créatif de l’ordre du bricolage et du bidouillage. La photographie constitue son médium de prédilection, mais son langage pluridisciplinaire se situe essentiellement dans le champ de l’expérimentation. Explorant les limites de la photographie, il se plaît à détourner ou croiser différentes techniques (argentique, numérique, scan). Tel un alchimiste, il joue avec la lumière et les temps de pose, pour composer ou plutôt trafiquer des images photographiques hybrides imprégnées d’une aura d’étrangeté.

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Autoportraits MMS, 2013

Étranges comme le sont les images de la série Identité scannographiques (2007-2008). Avec cette série, l’artiste détourne un outil d’enregistrement numérique familier, lié au monde du travail et des bureaux, renvoyant à des tâches administratives rébarbatives, pour réaliser des portraits. L’image scannographique est le fruit d’un processus aussi long que fragile, car, sensible aux variations de lumière et au moindre mouvement, l’image devient folle. Le temps de pose pour les modèles est donc long et inconfortable comme un retour aux origines de la photographie, mais avec un scanner. Paradoxalement, il y a à la fois une présence intense qui se dégage de ces visages, que l’on sent concentrés, et quelque chose de flottant, d’évanescent. Effet accentué par la pénombre d’où se détachent les visages, comme si les modèles étaient plongés dans l’eau et que seuls leurs visages flottaient à la surface. En 2012, toujours dans une volonté d’hybridation, Driss Aroussi demande à ses contacts de réaliser des selfies et de les lui envoyer par MMS, afin de les transférer sur Polaroïd, par projection de l’image grâce à un agrandisseur en chambre noire. Ce qui donne des portraits quelque peu anachroniques, surtout pour ceux de Karine et Yannick, que l’on voit se prendre en photo dans le reflet d’un miroir. Ainsi, les images de Driss Aroussi agissent comme des poupées russes, où s’emboitent différents niveaux de lecture, techniques et temporalités.

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Fuji Instax mini, 2013

Dans un autre genre, l’artiste développe des Polaroïds de façon manuelle, ce qui a pour conséquence d’écraser les éléments chimiques. Les images abstraites de cette série intitulée Fuji Instax mini (2013), agissent comme de pures empruntes chimiques de la lumière. Les compositions aux couleurs profondes sont très légères, toutes en transparence, semblables à des aquarelles. Tel un peintre alchimiste, Driss Aroussi, joue avec les pigments de couleur de la photographie, révélant une puissante chromie, plutôt associée au médium pictural. Parallèlement, avec la série Polaroïd réalisée en 2013, l’artiste développe des Polaroïds périmés récupérés dans des vides greniers.

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Expirés (Polaroïd), 2013

Ainsi exposés aux vicissitudes du temps et aux variations de lumière et de chaleur, ces Polaroïds, une fois développés, révèlent des images abstraites. Les couleurs surannées des produits chimiques périmés, aux teintes très années 70, donnent lieu à des compositions picturales plus opaques et plus lourdes que les Fuji Instax max.

lettres transferts

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Lettres transferts, page de livres, lettres transferts, 2007-2013

Avec la série des Lettre transferts (2007-2013), on quitte le médium photographique pour le collage, mais on retrouve un processus semblable aux expérimentations évoquées ci-dessus : détournement, combinaison, récupération, exploration de la matière primaire. Comme pour ses Polaroïds périmés, il utilise ici un matériau devenu obsolète glané dans des vides greniers. Ces lettres utilisées à l’origine par des architectes, deviennent, dans l’œuvre de Driss Aroussi, des signes abstraits composant des paysages nébuleux, des partitions tour à tour légères et complexes. Dans la lignée des avant-gardes du 20ème siècle – futuristes, dadaïstes –, il détourne le collage comme pratique esthétique pour explorer la matière primaire du langage. Affranchie du concept, libérée de l’impératif du signifiant, les lettres retournent à leur état primitif de signes abstraits informes. Les signes d’écritures deviennent alors des éléments plastiques. L’artiste joue avec les tailles de caractères et les différentes typographies pour créer des dynamiques spatiales et ainsi « ne plus voir dans ces lettres une formes abstraites créée par l’homme en vue d’une certaine fin – la désignation d’un son déterminé – mais une forme concrète produisant par elle-même une certaine impression extérieure et intérieure indépendante de sa forme abstraite » (Vassily Kandinsky, Sur la question de la forme, 1912). Driss Aroussi réalise ses compositions sur des pages de garde de livre de poche, également glanés dans des brocantes. Ce format familier si particulier induit une proximité, une intimité avec le spectateur. Les feuilles, jaunies par le temps, portent une double histoire : la narration contée dans les pages du livre et celle vécue par le livre lui-même. Comme pour ses expérimentations photographiques, on retrouve une imbrication de temporalités, de sens, d’histoires.

en chantier

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Sans titre, série En chantier, 2006, photographie argentique

Depuis 2006, l’artiste fréquente les chantiers de construction, passant du temps avec les ouvriers, partageant leur quotidien, considérant les hommes, les outils, les objets… Ses photographies soignées révèlent une acuité d’observation poétique, fine et sensible. Il donne à chacun des objets qu’il saisit par la photographie, une présence forte, comme s’ils étaient chargés d’une histoire, qu’ils jouaient un rôle particulier et important. Ce ne sont pas des objets anonymes, encombrants, sales, précaires, mais des instruments efficaces, véritables prolongement de la main de l’ouvrier. Pour ces photographies, le critique d’art Philipe Cyroulnik parle de « portrait » d’outil. En effet, chaque objet est saisi dans sa singularité propre, comme si chaque outil portait l’aura des hommes qui les ont manipulés. Cette impression de « portrait » d’outil est renforcée par les compositions très soignées des objets. L’ordre, la stabilité, le silence de ces images, contrastent fortement avec le chaos, le bruit, la saleté inhérente à un chantier de construction.

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Sans titre, série En chantier, 2007, photographie argentique

Ces compositions aux airs de nature morte, ne sont pas le fruit de l’artiste mais des ouvriers qui disposent chaque objet, comme les bottes ou l’imper jaune, avec précision de façon à le retrouver facilement ou à le protéger des salissures. Ainsi, l’artiste finit de mettre en scène un agencement amorcé par les ouvriers, qu’il vient révéler, sublimer en l’isolant grâce aux choix de l’angle, du cadre de prise de vue, et de la lumière qui sculpte les matières et rythme les volumes, les lignes. La nature morte vise ici à donner un portrait fidèle des objets, qui forment une unité plastique minimaliste mais néanmoins d’une grande poésie. Certaines natures mortes ont quelque chose de surréaliste comme celles avec les gants qui semblent animés, d’autres encore prennent des airs d’installation présentée dans un espace d’exposition. Il est vrai que les friches sont de plus en plus réhabilité en centre d’art et nombreux sont les artistes à utiliser des matériaux de chantier pour créer leurs installations. Le rapprochement est donc troublant.

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Sans titre, série En chantier, 2006, photographie argentique

Cette fascination pour les outils de travail, amène Driss Aroussi à travailler avec la Bibliothèque départementale des Bouches du Rhône et le Centre de Conservation et de Ressources du MUCEM pour photographier des outils du début du 20ème siècle.

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Sans titre, série En chantier, 2007, photographie argentique

Parallèlement au « portrait » d’objet, l’artiste réalise des portraits d’ouvriers. Ces derniers sont photographiés de manière frontale sur leur lieu de travail avec leurs tenues et accessoires de chantier. Je dois avouer avoir du mal avec les portraits photographiques, ils me mettent le plus souvent mal à l’aise, mais les portraits de Driss Aroussi me semblent familiers, et provoquent en moi de la sympathie et du respect pour ces hommes. Au-delà du simple portrait social, ses photographies témoignent d’une profonde humanité universelle, dans la lignée des portraits d’Hommes du 20ème siècle du photographe allemand d’August Sander (1876-1964).

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Sans titre, série En chantier, 2007, photographie argentique

Après ces chantiers habités, en mutation, l’artiste s’intéresse à des chantiers laissés à l’abandon, répercussion de la crise de 2008, qui parsèment les villes, les paysages de bâtiments à l’état de squelette, à la merci des vicissitudes du temps. Un chantier est une promesse de vie : la vie des ouvriers qui y travaillent animant tout un quartier, avant la vie des personnes qui s’y installeront pour en faire leur chez soi. Mais dans ces photographies de la série Edificios parados (2010-2012), le vide est le seul maître des lieux. L’artiste explique : « Il y a dans ces paysages, quelque chose de la catastrophe, une impression de tragédie humaine, qui se joue devant nos yeux. ». Ces bâtisses me font penser à des plateaux de jeux de construction ou à des décors de films d’anticipation apocalyptique. Sauf que la catastrophe n’a rien de fictionnelle et que la crise se lit bel et bien dans ces paysages.

Artiste discret, Driss Aroussi est un flâneur, scrutant l’anonymat urbain, analysant les mouvements d’une société en mutation. Diplômé de l’Ecole supérieure d’Art d’Aix-en-Provence en 2007, il s’est fait remarqué à la 59ème édition du Salon de Montrouge en 2014. En 2015, il exposait à l’école d’art de Belfort la série En chantier. Nous lui souhaitons une année 2016 riche en projets.