Pauline Bastard et Ivan Argote Lancer le diaporama : 14 photos

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Ivan Argote et Pauline Bastard, Host, 2009

Ivan Argote et Pauline Bastard jouent volontiers des clichés éculés sur les couples d’artistes, pour mieux les détourner. Le texte ironique de leur dernière exposition (Swing, à Mains d’œuvres, jusqu’au 21 mars 2010) donnait à voir en phrase d’accroche une petite annonce digne des meilleures offres échangistes du Nouvel Observateur, jouant sur l’ambiguïté du titre de l’exposition : « Ivan Argote et Pauline Bastard se connaissent par cœur et rêvent de renouveau dans leur pratique ». Pourtant, réaliser un portrait croisé des deux artistes n’est pas chose simple, puisque leurs œuvres, si elles trouvent des échos simultanés l’une dans l’autre, ne se ressemblent finalement que peu.

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Pauline Bastard, Flurry

Et lorsqu’ils font œuvre commune, ils la décident si discrète qu’on la prend pour une pratique de commissariat qui s’amuse à piéger le spectateur. Pour Swing, ils ont en effet inventé une sorte de jetée en bois qui traverse l’espace, et que le visiteur, légèrement perturbé, se contraint à parcourir sans en sortir (quand bien même le vernissage fait ressembler le lieu à une cocotte-minute). Pour Astérides, une exposition de fin 2009 à Marseille, ils avaient fait de même avec des projecteurs vidéo situés au plafond, qu’ils transformaient en colonne oblongue en bois, immense totem muséal. Comme le visiteur facétieux (et anonyme !) qui avait collé à côté d’un extincteur du Centre Pompidou un faux cartel il y a quelques années, les deux jeunes artistes s’amusaient de voir les visiteurs observer avec attention cette colonne, mi-œuvre d’art, mi-critique ironique de la tendance minimaliste actuelle.
Le piège à spectateur, piège à voyeur, est donc au centre de l’œuvre des deux artistes, fraîchement diplômés des Beaux-Arts de Paris. Mais, si l’on trompe le spectateur, c’est avant tout « pour son bien ». Ainsi Pauline Bastard réalise-t-elle de nombreuses œuvres dont les effets spéciaux, qui semblent à première vue perfectionnés, ne sont finalement que des trucages de pacotille : un bout de celluloïd et un sac plastique posés devant un ventilateur deviennent sous nos yeux un coucher de soleil [Sunset, 2009]. Et l’émerveillement est pour ainsi dire inversé, puisqu’on voit d’abord le coucher de soleil avant de se rendre compte qu’il n’est formé que d’objets de rebut. La grande tradition du paysage dans l’art est mise à mal par l’artiste : le coucher de soleil, bien sûr, mais également l’arc-en-ciel qui devient sous ses doigts un cristal en plastique de bazar indien éclairé de manière à en faire ressortir un prisme lumineux [Flurry].

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Pauline Bastard, FX500, 2009

La pluie n’est plus qu’une projection numérique sur le mur [Shower, 2006], et l’orage devient le phénomène météorologique le moins spectaculaire : deux enceintes poussées au maximum, des flashs lumineux, un titre très K2000 [FX500, 2009]. La référence aux petites machines explosives de Roman Signer s’impose, d’autant que Bastard a plusieurs fois exposé avec lui, mettant en résonance les premiers travaux de l’artiste avec les siens. Explosions, moteurs à deux francs six sous, fumées, autant d’éléments formels que l’on peut retrouver sous une forme détournée dans le travail de bricolage de Bastard.

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Pauline Bastard, Fontaines, 2008

Outre le paysage classique, c’est également la grande sculpture à laquelle s’attaque la jeune artiste, avec ses fontaines dérisoires, en pots de margarine outrancièrement colorés, détritus et autres barquettes en aluminium [Fontaines, 2008], animées d’un mécanisme qui en fait sortir un mince filet d’eau sale, rappelant les fontaines kitsch d’intérieur censées apaiser l’esprit (et qui donnent plutôt une furieuse envie de miction). Pourtant, si dérision il y a, l’usage des objets sans valeur, sans aura, est pour l’artiste une manière de leur rendre leurs lettres de noblesse. Le low-tech remplace le high-tech, le mal fait se substitue au léché. De même, l’objet se meut en machine qui avance toute seule, du filet de clémentines au sac de spéculos [Sculptures animées, 2008], rappelant les jouets pour enfants dont les piles s’usent et qui continuent à se traîner sur le sol dans un bourdonnement insupportable.

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Pauline Bastard, Movie, 2008

Dans son travail, la déchireuse de papier, stoïque, vampirise et dévore un rouleau de Sopalin qui se débat sur le sol, dans une danse cannibale du plus petit effet [Movie, 2008]. Les sacs plastiques sont promus en paysages glacés [Icefields, 2008], tandis que les déchets accèdent au rang de bijoux, dorés à l’or fin [Golden Trashes, 2008-2009]. Le dérisoire tente de s’élever au niveau du « grand art », mais toujours à reculons.

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Pauline Bastard, Icefields, 2008

Cette dimension est également revendiquée par Ivan Argote, qui s’illustre quant à lui dans des micro-actions, des petites performances souvent réalisées dans l’espace urbain ou au musée, dansant devant un Malevitch ou faisant mine de tagger un Mondrian [Retouche, 2008]. La référence à la performance historique des années 1960 se transforme en actions légères, où le tragique a été remplacé, tout au plus, par une inquiétude amusée. Le métro devient son terrain de prédilection, à la suite peut-être d’un Fayçal Baghriche qui pouvait en 2003 déclamer son CV dans une rame [Le marché de l’emploi]. Tantôt il se fait souhaiter son anniversaire par l’entièreté du vaste ascenseur de la station Abbesses, qui le lui chante en chœur [Birthday, 2009], tantôt il tente de donner de l’argent à des voyageurs blasés dans un wagon de métro [I just want to give you, 2007]. Difficile d’en vouloir à ces gens qui lui refusent sa pièce de dix centimes (comme un homme qui, le regardant dans les yeux, explique « Je ne parle pas français ») ou qui ne réagissent pas quand il fait mine de les diriger comme dans un film [Making of, 2007], car après tout, n’est-il pas question de piéger le participant involontaire à ces actions ?

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Ivan Argote, I just want to give you, 2007

Ces œuvres rappellent l’action 326 de Jochen Gerz, en 1969 à Heidelberg. Dans cette œuvre, l’artiste avait fait distribuer 5000 cartons dans le centre de la ville, depuis le toit des maisons. Sur ceux-ci, ce texte : « Si vous avez trouvé cette carte, vous êtes la partie manquante d’un livre que je suis en train d’écrire. Je vous prie alors de passer cet après-midi à Heidelberg comme si de rien n’était et de ne pas laisser influencer votre comportement par cette notice. Ainsi il me sera possible de finir ce livre que j’aimerais vous dédier. » Impossible donc d’échapper à l’œuvre, car quoi que l’on fasse, l’artiste nous intègre à celle-ci. Y compris lorsque certains se montrent très rétifs à ce type de micro-événements qui rythment une journée de transports en commun, comme en témoigne le désopilant We are all in the bus (2009), dans lequel Argote (qui n’hésite pas à jouer le rôle de l’étudiant tout juste arrivé dans la ville pour parvenir à ses fins) filme, caméra légère en main, tous les passagers d’un bus parisien relativement vide, en les présentant comme des membres de sa famille. Un des passagers, bloquant l’objectif de sa main (« Me filme pas ! ») n’empêche cependant pas l’artiste, faux naïf, de continuer son faux documentaire familial, présentant très dignement sa tante Martine et son oncle Richard. Dans la lignée des Actions-peu de Boris Achour, il présente aussi des actions dans la rue, faisant éclater un ballon de baudruche sous une roue de camion [Boom 2007], déroulant une bobine de fil accrochée à un bus, ce qui n’est pas sans rappeler l’action de Patrice Loubier Le fil rouge (2000), dans laquelle ce dernier avait dévidé des mètres de fil rouge dans la ville de Québec afin que les habitants, le matin, butent sans savoir pourquoi et sur quoi en sortant dans la rue.

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Ivan Argote, We are all in the bus, 2009

Ivan Argote joue le rôle d’un faux gentil, qui demande aux passants de grimer une rébellion en faisant mine de rejouer des coups à porter sur des objets de l’environnement urbain abîmés. Tout sourire pour certains, légèrement apeurés à l’idée qu’on puisse penser qu’ils ont eux-mêmes défoncés voitures, lampadaires ou vitres, c’est une révolte sans colère qui se joue dans Riot [2008-2009]. De même, à la manière d’une action du High Red Center de Tokyo [Be Clean !, 1964], qui avait nettoyé une rue de la ville pour moquer l’hygiénisme de la société japonaise, Ivan Argote fait effacer des tags pro-guérilla de son université à Bogotá pour les remplacer par le même message, mais très régulièrement écrit en Times New Roman [More formal, 2009]. Le côté propret du travail masque bien sûr une réelle ironie par rapport à la situation politique colombienne.

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Ivan Argote, Boom, 2007

Et si beaucoup de jeunes artistes colombiens choisissent délibérément d’aborder les tensions sociales ou la violence dans leurs travaux, tout au contraire Argote se place du côté de la légèreté, qui est loin de signifier l’imperméabilité ou le désintérêt vis-à-vis de ces questions.

doc67|left>Une autre thématique relie les deux jeunes artistes, celle des nouvelles technologies, mais une technologie déjà un peu désuète. Si Ivan Argote invente des logiciels de geek loser qui s’ennuierait derrière son écran (un générateur de pierre-feuille-ciseau via des sites de partage d’images, une horloge qui donne l’heure en euros ou en dollars, l’heure en temps réel dans des petites villes paumées de l’ensemble de la planète), Pauline Bastard s’intéresse aux modalités offertes par des logiciels existants. À l’encontre des possibilités de logiciels de retouche, elle choisit de se placer délibérément à l’encontre du progrès vanté par ces programmes. Sur Photoshop, par exemple, elle organise une course de curseurs [Race, 2007]. Elle fait traverser les paysages modèles d’ordinateurs par un curseur Mac qui semble gravir des montagnes de carton-pâte, retouchées à l’envi [Western, 2009], et organise des décollages de flèches de souris d’ordinateur sur ces mêmes paysages paradisiaques [Take off]. Enfin, un fond d’écran Vista lui sert de prétexte à une fiction exotique sur les mœurs de ce là-bas qui semble intouchable (puisque faux), dans L’homme du fond d’écran (2009).

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Ivan Argote, Time is money (euros) 2009
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Ivan Argote, Rock scissors paper, 2009

Si leurs deux travaux peuvent parfois sembler éloignés, il n’en reste pas moins que les œuvres de Pauline Bastard et d’Ivan Argote semblent mues par la même volonté de rester amateur, d’utiliser des outils très sophistiqués pour un rendu très simple, une sorte d’art pauvre qui se moque de ses modes de production. Prendre une certaine liberté par rapport à un art contemporain toujours en quête de léché, de propre, de neuf et de monumental nous semble être une belle prise de position, toujours avec ironie et distance. C’est ainsi que leurs travaux ne sont pas sans rappeler une des rares œuvres communes d’un autre couple d’artiste, Annette Messager et Christian Boltanski, Voyage de noces à Venise (1975) : derrière la belle image, la belle photo, le petit pont des soupirs et le restaurant de poissons, des clichés éculés et un humour moqueur.

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Pauline Bastard, Take off

Pauline Bastard et Ivan Argote sont actuellement en résidence à Mains d’œuvres (depuis juin 2009)
www.ivanargote.com
www.paulinebastard.com

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