Jérôme Allavena Lancer le diaporama : 12 photos

JPEG - 17.5 ko
MISB, dessin, 2008

De sa formation en bande-dessinée à l’EESI d’Angoulême, Jérôme Allavena semble n’avoir conservé qu’un goût certain pour la ligne claire. Il n’est plus question de la cerner par des cases bien droites, de l’agrémenter de bulles bien cadrées, mais de la laisser au contraire s’épanouir. La pratique du dessin est centrale dans le travail du jeune artiste, mais un dessin élargi. S’il utilise le crayon ou l’encre de Chine, la vidéo ou encore le dessin sans l’usage de sa main l’intéressent également. Ses supports sont divers, allant du calque à la table lumineuse en passant par le tissu d’ameublement. Enfin, sa pratique oscille entre un goût pour le dessin technique, les plans de montage d’outils ou de figurines, et une pratique manuelle qui donne au dessin un caractère légèrement tremblé, visible uniquement lorsqu’on s’en approche.

JPEG - 20.6 ko
MISB, dessin, 2008

Deux lignes directrices semblent se dégager de la production de Jérôme Allavena : d’une part, une ligne qui viserait à brouiller les pistes, et produire un dessin qui, comme une peinture cosa mentale, ne serait compréhensible que par la règle que s’est imposée l’artiste pour le produire. D’autre part, une ligne qui voudrait au contraire remettre en ordre, ranger et classer à l’intérieur même du dessin. Mais tout n’est pas si simple que cela.

JPEG - 48.2 ko
Anagrammes, dessin sur caisson lumineux, 2008

Ainsi, MISB (2008) se présente sous la forme d’une série de dessins, sagement accrochés à des pendants qui rappellent sans nul doute ceux que l’on voit dans les supermarchés, sur lesquels on peut par exemple trouver outils, piles ou encore sachets de bonbons. Ces dessins, qui de loin semblent être des manuels élémentaires de montage pour des objets techniques, cutters et autres ouvre-boîtes, s’avèrent être plutôt un catalogue d’objets introuvables à la Carelman. L’humour franc du faux catalogue Manufrance se trouve cependant ici remplacé par des objets à l’esthétique froide, moins introuvables que complètement inutiles. Ainsi, le stabilo-cutter ou le cadenas-prise électrique complètent une collection d’objets étranges mais pas forcément farfelus. Le spectateur se laisse piéger par l’arsenal de pointillés, rappelant les dessins techniques les plus classiques, ainsi que les petites flèches nous indiquant où monter, visser, clipper, etc. Malgré l’apparence nette de l’ensemble, le sérieux du rangement et l’alignement des notices de montage, il apparaît donc que cette mise en scène cache une intéressante volonté de désorienter, malgré une apparence de clarté absolue.

JPEG - 307.8 ko
Fragments, dessin sur calque, 2007-2010

C’est un peu le contraire qui se passe à la vue d’Anagramme (2008), dont l’apparence semble brouiller les traits mais ne fait que ranger dans un ordre différent ces derniers. Dans cette série, trois caissons lumineux nous sont présentés, le premier exposant un dessin figuratif, puis un deuxième et un dernier où les traits nous semblent mélangés, et sans grand rapport avec le premier. Pourtant, le deuxième caisson lumineux montre les mêmes traits que le premier dessin, mais mélangés : non pas en désordre, mais simplement dans un autre ordre, afin de montrer que le figuratif, par des traits simples, n’est qu’une convention parmi d’autres. Enfin, le dernier caisson, de format horizontal, reprend les mêmes traits mais cette fois-ci tous joints afin de créer un nouveau dessin.

JPEG - 54.5 ko
Emergence, vidéo, 2007

Comme certains font des collections d’eau de pluie, de châtaignes ou de canettes de bière, il semblerait que Jérôme Allavena fasse des collections de traits, sans cesse à mélanger puis à remettre dans l’ordre soigneusement. Il en est de même pour une autre œuvre, Fragments (2007-2010) où le caisson lumineux de l’exploration radiographique a été remplacé par le calque (lui-même travaillé sur caisson lumineux). Cette série prend pour prétexte l’insularité, et s’intéresse à différentes îles, des plus grandes aux plus petites, la Nouvelle-Zélande côtoyant la Martinique. Quel thème plus privilégié pour un artiste qui s’intéresse de près à l’isolement (des traits) et la fragmentation ?

JPEG - 205.5 ko
Instantanés, Eternal Sunshine of the Spotless Mind, dessin, 2007

Pour cette œuvre, il a reproduit les îles sur papier calque, sans tenir compte de leur taille initiale, désormais toutes logées à la même enseigne. Puis, dessinant sur ces dernières un puzzle, il en tire un deuxième dessin qui en mélange les pièces, mais uniquement celles qui donnent à voir un trait. Un troisième dessin permettra de remettre quelques-uns de ces traits dans un ordre nouveau, afin de créer, non une nouvelle île, mais une sorte de côte fantasmée. Et pourtant, rien ne nous permet de donner une profondeur à ce nouvel espace de projection : il n’y a que la ligne omniprésente qui donne sens à cet espace fait seulement d’un contour.

JPEG - 75.4 ko
Following the Pattern of..., dessins sur tissu d’ameublement, 2009

L’île, remise dans un ordre voulu par Allavena (qui se définit d’ailleurs volontiers comme cartographe), se meut en un espace autre. Le puzzle est reconstitué, rien ne nous permettrait de distinguer cette côte imaginaire d’une côte réelle sur une carte vierge.

JPEG - 80 ko
Following the Pattern of Love (détail), dessin sur tissu d’ameublement, 2009

Il est également question d’espace dans la vidéo Emergence (2007) : sous le doigt de l’artiste qui estompe un trait de crayon, puis en redessine les contours, avant de répéter jusqu’à ce que l’écran soit entièrement gris, de nouvelles îles se dessinent. Le doigt brouille, mais également redonne à la tache une bordure, des frontières, sans cesse renouvelées. La série des Instantanés de 2007 se situe elle aussi du côté du brouillage et de la difficulté à pouvoir mettre les choses en ordre. Les Instantanés sont des dessins réalisés durant le visionnage de films, tous liés à la question de la mémoire.

JPEG - 27.6 ko
Effigies (extrait de la publication), 2009

Ainsi, on retrouvera Blow up, mais aussi Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou encore Vertigo. Les dessins semblent être un fouillis de lignes et de traits qui rappellent sans nul doute les dessins de Pierre Bismuth, Following the Right Hand of..., dans lesquels ce dernier suivait au cours d’un film les mouvements du bras droit d’une actrice, généralement pulpeuse et avenante (Marylin Monroe, Rita Hayworth, etc.). Ici, Allavena a décidé de reprendre le principe de dessiner au cours d’un film, mais cette fois en essayant de dessiner au fur et à mesure ce qu’il voyait à l’écran. Exercice à la limite de l’inutilité tant les images se succèdent et le dessin ne peut en rester qu’à l’état de croquis, de lignes cernant une partie de main, le contour d’un visage, deux yeux... Ce fouillis de traits qui pourrait être n’importe quel film, on essaie cependant d’y reconnaître ce qu’on connaît du film en question. Par ailleurs, la pratique de l’artiste n’est pas très éloignée des pratiques d’artistes médiumniques, lorsque le bras se laisse guider par des images, cette fois-ci mentales. C’est d’ailleurs ce qui était à l’œuvre avec sa série de quatre dessins, Following the Pattern of... (2009).

JPEG - 13.3 ko
Effigies (extrait de la publication), 2009

Pour cette dernière, Allavena a choisi de partir du motif originel de son support, un tissu d’ameublement, puis de se laisser guider par l’ornement floral répétitif afin de dessiner des courbes rappelant les thèmes chers aux horoscopes : amour, travail, santé et finances. S’il y a des cœurs dans Following the pattern of Love, la toile qui est peut-être la plus fascinante dans sa continuité avec le travail de l’artiste est sans doute celle consacrée aux finances, et sa série de petites flèches qui semblent grimper allègrement le long des fleurs brodées en blanc sur blanc, ou au contraire jaillir dans tous les sens, descendre, revenir, repartir. Et si cette œuvre semble faire l’apologie du désordre (un rappel de la crise financière), elle en rappelle une autre, Effigies (2009), où les flèches prennent au contraire un sens en tant qu’elles sont là pour diriger le regard et mettre en ordre des éléments. Les dessins qui composent Effigies (œuvre qui a fait l’objet d’une petite publication) représentent une femme en train d’accomplir des activités quotidiennes, comme se vernir les ongles, lire, faire du sport ou la cuisine.

JPEG - 38.6 ko
Effigies (extrait de la publication), 2009

Mais ce personnage est représenté sous la forme d’un petit jouet avec un plan de montage. La tête est ainsi séparée du corps, que l’on doit lui-même accoler aux mains, au tronc, etc. Des petites flèches et des encoches nous montrent comment remettre le tout en ordre, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Si cette figurine nous est présentée sous un jour relativement ludique, rappelant les jouets Kinder surprise (rares jouets avec lesquels on ne joue pas), il n’en reste pas moins que la fragmentation du corps reste relativement inquiétante. La personne ici représentée devient malgré elle une petite effigie, fonction tout autant honorante que menaçante puisqu’elle fige le corps et le sépare en différents morceaux qui semblent provenir de chaînes de montage. Dans l’ouvrage édité par Jérôme Allavena, à ces différents dessins suivent des inventaires, d’abord celui des flèches, puis des différentes parties du corps et des objets. La violence symbolique de ces découpages transparaît surtout dans ces empilements de têtes, de bras ou de pieds, et pourtant, là encore il est question d’une organisation, d’un rangement.

JPEG - 130.7 ko
Alice (page 20), dessin sur papier millimétré, 2007-2008 Jérôme Allavena

Enfin, s’il y a chez Allavena une fascination pour les oppositions technique/fait-main, rangé/dérangé, cette dernière peut trouver son accomplissement dans l’idée de règle du jeu, qui permet à l’artiste de suivre un protocole sans déléguer sa réalisation à autrui. Ainsi, dans Alice (2007-2008), série de papiers millimétrés aux petits traits qui rappellent les Répartitions aléatoires... de François Morellet, chacun représente en réalité une page du roman de Lewis Carroll, où les lettres des mots ont été comptés, afin de trouver un protocole de type pair/impair, permettant la réalisation d’un dessin transposant une littérature en un code incompréhensible, illisible. L’artiste en a même tiré un logiciel (plus oulipien qu’oubapien) permettant la transcription en dessins de n’importe quel texte.

Actuellement, il travaille à la réalisation de dessins à deux mains, là encore une règle du jeu fixée à l’avance. Ceux-ci sont à mi-chemin entre le dessin qu’Alighiero e Boetti fit en élongeant ses deux bras jusqu’à ne plus pouvoir aller plus loin et les fantaisies ornementales de Nicolas Buffe. Cependant, et telles des métaphores de son travail passé, elles ne révèlent leur secret ambidextre que lorsqu’on les regarde de plus près : alors l’axe de symétrie nous fait voir d’une part un dessin net comme celui d’une table traçante, de l’autre son simulacre légèrement frémissant, comme un miroir d’Alice où tout serait imperceptiblement différent.

Consulter le site Internet de Jérôme Allavena